Dans le nord de l’Ouganda, une nouvelle usine textile ne changerait pas seulement le destin du coton. Elle pourrait aussi rapprocher les revenus des agriculteurs des marchés où se fabriquent les fils, les tissus et les vêtements. Mais cette transformation dépend d’abord d’une production agricole régulière et d’investissements qui se concrétisent.
C’est dans ce contexte que l’industriel grec EMKAT S.A. étudie des possibilités de coopération dans la filière cotonnière ougandaise. Les contours d’un éventuel projet n’ont toutefois pas été précisés. Pour les producteurs comme pour les industriels, l’enjeu est de savoir si cet intérêt débouchera sur des engagements concrets.
Une filière nationale face à un défi de production
Le coton a longtemps compté parmi les cultures commerciales de l’Ouganda. Aujourd’hui, sa production fluctue fortement. Le ministère ougandais de l’Agriculture fait état de 115 975 balles de 185 kilogrammes pour la campagne 2022/2023, contre 64 338 en 2023/2024 et 54 883 en 2024/2025. La baisse entre les deux dernières campagnes dépasse 14 %.
Ces chiffres mesurent les volumes récoltés, pas les revenus des producteurs. Ils signalent néanmoins une difficulté d’approvisionnement pour les usines qui ont besoin d’une matière première disponible et de qualité constante. Les problèmes évoqués par des acteurs du secteur incluent l’utilisation de semences recyclées, le coût des intrants et de la main-d’œuvre, ainsi que la concurrence d’autres cultures, dont le maïs, le manioc et le tournesol.
L’obstacle ne se situe pas uniquement dans les champs. Selon le ministère des Finances, près de 90 % du coton ougandais est exporté sous forme de fibre sans transformation supplémentaire. Le pays vend donc une partie importante de sa matière première, puis importe des produits textiles à plus forte valeur ajoutée. Le gouvernement présente le développement de la filature et du tissage comme un moyen de renforcer la production manufacturière nationale.
EMKAT, un intérêt encore sans projet détaillé
Le 3 novembre, Petros Gialamas, président d’EMKAT S.A., a rencontré au Parlement le vice-président Thomas Tayebwa et Vasiliki Alexandraki, consule honoraire de l’Ouganda en Grèce. D’après les informations rapportées par la presse locale, les échanges ont porté sur des perspectives d’investissement dans le coton. Tayebwa a notamment évoqué l’accès à des variétés à haut rendement et le développement de la transformation sur place.
À ce stade, aucun montant, calendrier, site ou capacité industrielle n’a été annoncé. Il faut donc distinguer une exploration d’opportunités d’un investissement décidé. Le profil industriel et commercial d’EMKAT ne suffit pas, à lui seul, à établir la nature ou l’ampleur d’un projet en Ouganda.
L’intérêt intervient toutefois alors que Kampala cherche à mobiliser des capitaux à plusieurs étapes de la chaîne. En septembre, Fine Spinners Uganda a présenté aux autorités un projet évalué à 420 millions de dollars à Gulu, dans le nord du pays. L’entreprise, déjà présente dans le textile, entend étendre ses activités. Cette annonce est une proposition d’investissement, et non la preuve que l’ensemble des travaux ou financements est déjà engagé.
Des initiatives à relier des champs aux usines
La relance agricole fait aussi partie de l’équation. En décembre 2025, la Banque africaine de développement a approuvé une subvention de 2 millions de dollars pour une assistance technique à la filière cotonnière du nord. Le programme prévoit notamment un meilleur accès aux semences, un accompagnement agricole et la modernisation des équipements d’égrenage, qui séparent les fibres des graines. La Banque estime que 300 000 petits exploitants et plus d’un million de personnes pourraient en bénéficier.
Au Parlement, une résolution adoptée le 18 août demande au gouvernement d’examiner la remise en activité de Lira Spinning Mill, une ancienne filature à l’arrêt depuis plusieurs décennies. Les élus ont demandé un audit technique, financier, juridique et commercial. Le coût avancé pour une installation moderne et intégrée serait d’environ 58 millions de dollars, mais l’audit doit préciser les besoins réels avant toute décision.
Ces pistes répondent à des enjeux différents. De meilleures semences et un encadrement plus solide peuvent aider les producteurs à améliorer les rendements. Des filatures actives créeraient une demande locale de fibre et des emplois industriels. Mais si les prix payés aux cultivateurs restent peu attractifs ou si les usines manquent d’électricité, de financement ou de débouchés, les deux volets risquent de progresser séparément.
Les effets ne seraient pas uniformes. Les producteurs ruraux dépendraient de l’accès aux intrants, du prix d’achat et de la régularité des collectes. À Gulu et dans d’autres centres de production, une activité industrielle pourrait soutenir les emplois de transformation et de transport. À Kampala, où Fine Spinners investit également dans ses équipements, les gains concerneraient davantage les capacités textiles et commerciales.
Le marché régional, prochain test de la valeur ajoutée
Pour l’Ouganda, l’enjeu dépasse les frontières nationales. La Communauté d’Afrique de l’Est (EAC) rassemble des pays voisins qui échangent déjà des matières premières et des produits manufacturés. Une industrie textile ougandaise plus forte pourrait viser ces marchés régionaux, à condition de produire à des coûts compétitifs et de répondre aux normes de qualité. La transformation locale ne garantit pas automatiquement des ventes ni des revenus agricoles plus élevés.
La suite dépendra donc de décisions vérifiables : publication des plans d’EMKAT, financement des projets annoncés, résultats de l’audit de Lira et progression de la production. Le rapport de force se joue aussi dans le partage de la valeur entre exploitants, égreneurs, filatures et confectionneurs. Pour les Ougandais, le succès ne se mesurera pas au nombre d’annonces, mais à la stabilité des débouchés agricoles et à la part de coton transformée dans le pays.