La perte d’un avantage douanier ne ferme pas, à elle seule, un marché. Mais elle peut changer les prix, fragiliser des contrats et peser sur les emplois des entreprises qui exportent. En Afrique du Sud, la décision américaine visant l’AGOA relance donc une question très concrète : comment préserver les débouchés sans dépendre d’un dispositif politique révocable ?
Un accès préférentiel au marché américain sous pression
L’AGOA, ou African Growth and Opportunity Act, accorde à des pays d’Afrique subsaharienne éligibles un accès sans droits de douane au marché des États-Unis pour certains produits. Le programme, créé en 2000, est distinct des règles commerciales ordinaires : les exportateurs sud-africains pourront continuer à vendre aux États-Unis, mais certains produits perdront cet avantage tarifaire.
Le dispositif a été prolongé jusqu’à la fin de 2026. Le 2 novembre, Washington a annoncé son intention de retirer l’Afrique du Sud du programme à compter du 1er janvier 2027. La décision concerne aussi le Rwanda. L’administration américaine invoque des obstacles au commerce et à l’investissement, ainsi que des préoccupations liées à sa sécurité nationale et à sa politique étrangère. Elle n’a pas détaillé publiquement l’ensemble des griefs visant Pretoria.
Le gouvernement sud-africain dit avoir reçu un préavis de 60 jours. Il affirme avoir proposé des concessions commerciales durant les discussions engagées en 2025, tout en défendant ses règles constitutionnelles et sanitaires. Pretoria regrette que Washington soulève, selon lui, de nouveaux sujets au cours du processus. Les deux versions montrent que le différend dépasse le seul accès aux douanes : il s’inscrit dans une relation politique dégradée.
Une exposition limitée à l’échelle nationale, concentrée sur certains secteurs
Les chiffres officiels aident à mesurer l’enjeu sans le minimiser. En 2025, environ 1,7 milliard de dollars d’exportations sud-africaines vers les États-Unis ont bénéficié de l’AGOA, contre 4 milliards en 2024. Cela représentait près de 10 % des exportations sud-africaines vers le marché américain et environ 1 % des exportations mondiales du pays. Les 89 % restants vers les États-Unis relevaient des conditions commerciales ordinaires, selon le ministère sud-africain du Commerce, de l’Industrie et de la Concurrence.
Ces proportions ne disent toutefois pas où se concentrera le choc. Une hausse des droits peut rendre un produit moins compétitif, même si le commerce continue. Les exportateurs agricoles, les producteurs de véhicules et les entreprises manufacturières ne sont pas exposés de la même manière. Les effets peuvent aussi se concentrer dans des bassins d’emploi précis, là où les exploitations, les ateliers et leurs fournisseurs dépendent de commandes destinées aux États-Unis.
Le Congrès des syndicats sud-africains, COSATU, redoute des pertes d’emplois. Son coordinateur parlementaire, Matthew Parks, a évoqué des estimations d’environ 3 000 emplois directement concernés, pouvant atteindre 10 000 en comptant les effets indirects. Ce chiffre reste une estimation attribuée, et non un bilan établi. Parks souligne que l’impact national pourrait rester contenu, tout en étant lourd pour les travailleurs et les communautés concernés.
Les projections varient selon les secteurs et les méthodes. Le Conseil national sud-africain de commercialisation agricole a modélisé des baisses possibles pour plusieurs exportations agricoles. De son côté, l’organisation agricole AgriSA rappelle que le marché américain reste ouvert, mais que la perte de préférences ne pèsera pas uniformément sur toutes les filières. Ces analyses ne permettent pas encore de chiffrer précisément les conséquences de la décision annoncée cette semaine.
Le bras de fer dépasse le commerce
Washington présente son choix comme le résultat d’un examen des critères d’éligibilité de l’AGOA. Le représentant américain au Commerce cite notamment des obstacles commerciaux, la corruption et des enjeux de sécurité et de politique étrangère. Pretoria, de son côté, conteste le calendrier et la portée des demandes américaines. L’annonce intervient alors que les relations bilatérales se sont tendues autour de désaccords politiques et diplomatiques.
La relation économique reste pourtant dense. Le gouvernement sud-africain estime les échanges bilatéraux à 28,8 milliards de dollars en 2025 et indique que plus de 600 entreprises américaines opèrent en Afrique du Sud. Ces données montrent que la sortie de l’AGOA ne mettrait pas fin aux échanges. Elle peut néanmoins fragiliser des chaînes de valeur qui associent fournisseurs américains, usines sud-africaines et clients des deux côtés de l’Atlantique.
Les avis divergent aussi sur la stratégie à adopter. Certains responsables syndicaux demandent au gouvernement de poursuivre les démarches pour éviter le retrait. L’ancien diplomate Kingsley Makhubela estime, au contraire, qu’il faut consacrer davantage d’énergie à la diversification des partenaires commerciaux. Cette discussion oppose moins le dialogue à l’autonomie qu’elle ne pose une question de moyens : négocier avec Washington tout en réduisant la dépendance à un accès préférentiel incertain.
La réponse se jouera aussi en Afrique australe
La diversification annoncée par Pretoria concerne plusieurs régions et accords. La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) vise à faciliter les échanges entre pays africains. La SADC, communauté économique d’Afrique australe, offre un autre cadre régional pour développer les marchés et les chaînes de production. L’Union européenne, le Royaume-Uni, l’Inde et d’autres partenaires figurent également parmi les débouchés évoqués par le gouvernement.
Ces options ne remplacent pas automatiquement le marché américain. Il faut des acheteurs, des infrastructures logistiques, des normes compatibles et des financements pour aider les entreprises à se réorienter. Les grands groupes peuvent parfois répartir leurs ventes entre plusieurs marchés. Les petites entreprises, les exploitations et les sous-traitants disposent souvent de moins de marge pour absorber une hausse tarifaire ou trouver rapidement de nouveaux clients.
La prochaine étape est fixée au 1er janvier 2027, date annoncée pour le retrait, sous réserve de l’évolution des discussions. D’ici là, Pretoria devra préciser quelles filières sont les plus exposées et comment soutenir les travailleurs concernés. Pour l’Afrique australe, l’épisode rappelle qu’un programme commercial américain peut peser sur des économies bien au-delà de ses frontières. Il met aussi à l’épreuve la capacité des pays africains à négocier collectivement et à élargir leurs débouchés sans confondre diversification avec rupture immédiate.