Une agence de notation peut-elle changer le regard des marchés sans d’abord gagner leur confiance ? C’est le défi de l’Africa Credit Rating Agency (AfCRA), qui veut ajouter une expertise ancrée dans les économies africaines à un secteur où dominent trois acteurs internationaux.

Une initiative continentale, installée à Maurice

Le lancement officiel de l’AfCRA a eu lieu le 7 octobre 2026 à Port-Louis, capitale de Maurice. Le projet s’inscrit dans une démarche de l’Union africaine (UA), soutenue par le Mécanisme africain d’évaluation par les pairs, qui accompagne les États dans l’examen de leurs politiques et de leur gouvernance. L’agence se présente comme indépendante et privée, et dit vouloir compléter les évaluations existantes plutôt que les remplacer. L’Union africaine a confirmé la date et le lieu de son lancement.

Le sujet touche directement au financement des États. Une notation de crédit évalue la capacité d’un emprunteur à rembourser sa dette. Les investisseurs s’en servent, avec d’autres indicateurs, pour apprécier le risque et fixer les conditions auxquelles ils prêtent. Les évaluations de S&P Global Ratings, Moody’s et Fitch occupent une place majeure sur les marchés internationaux.

Les responsables africains et plusieurs économistes contestent depuis des années la pertinence de certaines évaluations pour des économies dont les données sont parfois incomplètes ou mal interprétées. Cette critique ne suffit toutefois pas à établir qu’une note est injuste, ni qu’une agence africaine produira automatiquement des évaluations plus favorables. C’est la qualité des données, des méthodes et des résultats qui devra convaincre.

Quinze discussions, mais aucun résultat encore publié

Le directeur général par intérim de l’AfCRA, Sifiso Falala, a déclaré le 3 novembre que l’agence discutait avec 15 États en vue de possibles évaluations souveraines. Ce nombre désigne des discussions, pas 15 contrats signés. L’objectif annoncé est de publier les premières notes avant la fin de mars 2027.

Les équipes prévoient des travaux de recherche au Togo, au Kenya, aux Seychelles, au Burundi et à Maurice. Cette liste ne confirme pas, à elle seule, que ces cinq pays seront les premiers notés. Elle indique les lieux où l’agence entend préparer ses analyses. Le calendrier et les discussions ont été rapportés par Reuters, puis repris par le média financier sud-africain Africa Briefing. Le compte rendu d’Africa Briefing distingue les discussions des évaluations à venir.

À terme, l’AfCRA envisage aussi d’évaluer des banques, des entreprises et des institutions financières multilatérales africaines, dont Afreximbank. L’élargissement de son activité dépendra de ses capacités d’analyse et de l’intérêt de ces organismes. L’agence devra également trouver sa place dans des marchés nationaux très différents, du secteur bancaire kényan aux finances publiques togolaises.

La confiance dépendra aussi de la gouvernance

Le modèle envisagé prévoit que les États qui commandent une notation rémunèrent l’agence et lui ouvrent l’accès à leurs données financières et à leurs responsables. Ce système dit « à la demande » est également utilisé par les grandes agences internationales. Il peut faciliter l’accès à l’information, mais soulève une question essentielle : comment garantir que le client ne pèse pas sur la conclusion ?

L’AfCRA affirme vouloir séparer les équipes commerciales des décisions de notation, confier l’examen des dossiers à des comités indépendants et exclure les gouvernements de son actionnariat. Ces règles devront être effectives, transparentes et vérifiables. L’indépendance ne se mesure pas seulement aux statuts : elle se juge aussi dans la manière de traiter un désaccord avec un État client ou de publier une note défavorable.

La structure capitalistique appelle également de la clarté. L’agence prévoit de lever 15 millions de dollars auprès d’investisseurs africains en échange d’environ deux tiers de son capital, selon les informations communiquées sur son projet. Elle a par ailleurs finalisé l’acquisition d’une participation de 51 % dans Sovereign Africa Ratings, une agence sud-africaine liée à Sifiso Falala. Ces éléments ne prouvent pas un conflit d’intérêts, mais rendent d’autant plus importants la divulgation des intérêts et le contrôle indépendant des évaluations.

Une note ne fait pas baisser automatiquement le coût de la dette

Pour les gouvernements, l’enjeu est concret : une évaluation jugée crédible peut aider les investisseurs à mieux comprendre les finances publiques et les risques propres à un pays. Mais elle ne garantit ni une baisse des taux d’emprunt ni un accès immédiat à de nouveaux financements. Les investisseurs tiennent aussi compte de la croissance, des recettes publiques, des réserves en devises, de la stabilité politique et de leur propre analyse.

La reconnaissance par les marchés sera donc déterminante. Des fonds de pension et des gestionnaires d’actifs s’appuient sur des règles internes ou prudentielles qui précisent quelles notations ils peuvent utiliser. Une note de l’AfCRA ne remplacera pas automatiquement celles des agences déjà établies. L’institution devra démontrer la solidité de ses méthodes, publier des analyses compréhensibles et gagner progressivement la confiance des investisseurs.

Le défi dépasse Maurice, où se trouve le siège de l’agence. Pour les pays d’Afrique de l’Ouest, d’Afrique de l’Est et de l’océan Indien concernés par les premières recherches, l’enjeu sera de voir leurs réalités budgétaires documentées avec précision. Pour les populations, l’effet éventuel passera indirectement par les choix de financement des États : une évolution des conditions d’emprunt ne se traduit pas mécaniquement par davantage de dépenses sociales ou d’investissements publics.

Le lancement de l’AfCRA répond ainsi à une ambition continentale portée par l’UA, mais sa portée se jouera dans des décisions très concrètes : la publication des premières notes avant fin mars 2027, leur méthode, leur indépendance et l’accueil que leur réserveront les marchés. La Commission économique pour l’Afrique présente l’agence comme un complément aux acteurs existants. C’est cette capacité à produire des évaluations solides — y compris lorsqu’elles déplaisent aux États — qui dira si l’initiative élargit réellement le choix des investisseurs.