Pour un voyageur qui traverse une frontière en Afrique de l’Est, le prix d’un appel ou d’une connexion mobile dépend encore de règles différentes selon le pays et l’opérateur. La Communauté d’Afrique de l’Est (EAC), qui regroupe huit États, veut resserrer son cadre régional. Mais annoncer des plafonds ne suffit pas : encore faut-il les appliquer sur des réseaux et des marchés nationaux très différents.
Un marché régional qui reste fragmenté
L’EAC rassemble le Burundi, le Kenya, l’Ouganda, le Rwanda, le Soudan du Sud, la Tanzanie, la République démocratique du Congo (RDC) et la Somalie. Son projet d’intégration ne concerne donc pas seulement la circulation des marchandises. Il porte aussi sur les services numériques utilisés par les entreprises, les administrations et les ménages.
L’initiative One Network Area (ONA), ou « zone de réseau unique », vise à réduire les frais d’itinérance mobile entre pays membres. L’itinérance permet à un abonné d’utiliser le réseau d’un opérateur partenaire lorsqu’il se trouve à l’étranger. Lancé en 2014, le dispositif cherche à rapprocher le coût des communications transfrontalières de celui des communications nationales. L’EAC présente cette intégration comme un levier pour les échanges et la connectivité régionale. La présentation officielle du dispositif One Network Area rappelle toutefois que son déploiement s’est fait progressivement.
Six des huit États appliquent actuellement le cadre, selon les informations présentées lors d’une réunion de suivi à Nairobi le 3 novembre 2026. Il s’agit du Kenya, de l’Ouganda, de la Tanzanie, du Rwanda, du Burundi et du Soudan du Sud. La RDC et la Somalie ne l’ont pas encore adopté. Pour Mogadiscio, le processus avance néanmoins : l’autorité nationale des communications a organisé en septembre 2025 une consultation avec les opérateurs sur une feuille de route d’adhésion. L’autorité somalienne décrit ces préparatifs réglementaires.
Des plafonds proposés, pas encore appliqués
Réunis à Nairobi, des membres de l’Assemblée législative de l’Afrique de l’Est (EALA) ont examiné un projet de règlement destiné à actualiser l’ONA. La proposition doit encore obtenir l’approbation du Conseil des ministres de l’EAC. Les tarifs évoqués ne sont donc pas des prix déjà en vigueur. Leur entrée en application dépendra de cette validation, puis de leur mise en œuvre dans chaque pays.
Pour les appels vocaux en itinérance, le plafond de détail proposé passerait de 10 à 5,9 cents de dollar américain par minute. Le tarif de gros — payé entre opérateurs — serait ramené de 7 à 4,25 cents la minute. Le texte prévoit aussi une facturation à la seconde, sans frais d’établissement d’appel.
Le projet inclut davantage les données mobiles, devenues centrales dans les usages. Il propose un tarif de gros de 1,65 dollar par gigaoctet et un plafond de détail de 2,72 dollars. Pour les SMS, les plafonds seraient de 1,5 cent par message en gros et de 2,7 cents au détail. Ces montants ont été rapportés après la réunion du 3 novembre par la Kenya News Agency et le quotidien kényan The Star, qui attribue son compte rendu à cette agence. Les tarifs et le statut du projet à Nairobi y sont détaillés.
Le prix affiché ne règle pas les coûts du réseau
La difficulté tient à l’écart entre une règle régionale et les conditions concrètes de son application. Les pays n’ont pas les mêmes réglementations, taxes ni méthodes de contrôle des tarifs. Les opérateurs doivent aussi négocier les coûts d’interconnexion, c’est-à-dire les paiements liés au transport d’un appel entre réseaux. Les volumes de trafic peuvent être déséquilibrés : un opérateur peut acheminer beaucoup plus de communications qu’il n’en reçoit.
À Nairobi, des représentants du secteur ont également évoqué les coûts élevés de terminaison des appels internationaux, les intermédiaires utilisés pour acheminer certaines communications et les pertes de change. Les règlements entre opérateurs se font souvent en dollars, alors que leurs recettes sont encaissées en monnaies nationales. Une baisse réglementaire peut donc alléger la facture du client sans supprimer les coûts que les opérateurs jugent nécessaires pour maintenir le service.
Les problèmes ne sont pas uniquement financiers. Des réseaux reposant sur des générations technologiques différentes peuvent compliquer l’interconnexion et le suivi des communications. Les appels passés par WhatsApp ou Telegram empruntent des services Internet : ils ne sont pas comptabilisés comme des appels vocaux classiques par les opérateurs. Le projet de l’EAC doit ainsi composer avec des usages qui dépassent les catégories historiques de la téléphonie.
Le secrétariat régional cite aussi le roaming permanent, lorsqu’une carte SIM est utilisée durablement hors de son pays d’origine, et le « SIM boxing ». Cette fraude fait transiter des appels internationaux par des équipements et des cartes SIM locales afin de contourner certains frais. Pour les autorités, l’enjeu est de lutter contre ces pratiques sans transformer le contrôle en obstacle aux communications légitimes.
Un test pour l’intégration numérique est-africaine
Les effets d’une réforme réussie ne seraient pas les mêmes pour tous. Un voyageur fréquent ou une entreprise opérant entre Nairobi, Kampala et Dar es-Salaam pourrait réduire ses dépenses de communication. Les petits commerçants, transporteurs et travailleurs mobiles pourraient aussi bénéficier de tarifs plus prévisibles. En revanche, une baisse des plafonds ne garantit pas à elle seule une meilleure couverture, notamment dans les zones éloignées des grands centres urbains.
Pour les opérateurs, des règles communes peuvent faciliter les accords régionaux, mais elles supposent des systèmes de facturation compatibles et une supervision crédible. Pour les États, elles impliquent de coordonner fiscalité, réglementation et protection des consommateurs. Le défi est de préserver des tarifs accessibles sans fragiliser l’investissement dans les réseaux, ni laisser les écarts entre pays rendre la règle inopérante.
Le chantier s’inscrit dans une ambition plus large de marché numérique commun en Afrique de l’Est. En 2025, l’EAC et ses partenaires travaillaient déjà à l’extension et à l’harmonisation de l’ONA, tandis que des consultations régionales se poursuivaient en 2026 sur un cadre plus large. Les travaux régionaux sur un cadre harmonisé d’itinérance montrent que la réforme tarifaire n’est qu’une étape.
La prochaine échéance concrète est donc la décision du Conseil des ministres de l’EAC. Après celle-ci, il faudra observer la transposition nationale, les accords entre opérateurs et les tarifs réellement facturés. C’est à ce niveau que se mesurera la portée de la réforme : non dans les plafonds annoncés, mais dans la possibilité, pour un abonné, de franchir une frontière sans découvrir une facture imprévisible.