Pour une économie dont les exportations reposent largement sur le pétrole, une vente à l’étranger ne se traduit pas automatiquement par une rentrée de devises visible dans les circuits bancaires nationaux. Au Congo, les chiffres attribués au régulateur des transferts de fonds soulèvent une question concrète : quelle part des recettes commerciales revient effectivement dans le système financier du pays ?

Des recettes importantes, mais un suivi incomplet

Au premier trimestre 2025, les exportations congolaises de marchandises auraient représenté près de 1 123 milliards de FCFA, soit environ 1,92 milliard de dollars. Selon les données attribuées à l’Agence de régulation des transferts de fonds (ARTF), 65 % des recettes correspondantes auraient été rapatriées dans les délais prévus. Le rapport situe ainsi près de 393 milliards de FCFA, ou 674,4 millions de dollars, hors des circuits officiels de rapatriement à cette échéance.

Ces chiffres proviennent du rapport de l’ARTF sur les mouvements de fonds transfrontaliers au premier trimestre 2025, présenté dans les informations disponibles comme publié par le ministère des Finances le 3 novembre. Les résultats détaillés n’ont pas pu être recoupés dans une seconde publication indépendante consultable. Ils doivent donc être lus comme des données attribuées au rapport, et non comme une mesure confirmée séparément. Surtout, « non rapatrié dans les délais » ne signifie pas nécessairement que la somme a disparu : elle désigne ici des recettes qui n’auraient pas regagné le pays par les voies réglementaires dans le délai considéré.

Le pétrole domine la structure des ventes : il représenterait 82 % des exportations du trimestre. Le secteur forestier en pèserait 12 %, les autres activités réunissant les 6 % restants. Cette concentration rend les entrées de devises sensibles aux opérations d’un petit nombre de secteurs et aux conditions qui encadrent leurs ventes à l’étranger.

Une règle commune aux pays de la CEMAC

Le Congo partage le franc CFA d’Afrique centrale et une réglementation des changes avec les autres membres de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC). Ce cadre régional impose aux exportateurs de faire transiter leurs recettes par une banque domiciliataire. Le règlement des changes de la CEMAC prévoit un délai maximal de 150 jours, à compter de l’exportation effective, pour encaisser et rapatrier le produit des ventes fermes. Le texte réglementaire de la CEMAC sur les changes précise ces obligations.

Le rapport attribué à l’ARTF indique qu’une pénalité de 10 % peut s’appliquer aux sommes toujours non rapatriées à l’expiration des 150 jours. Le respect du délai ne relève donc pas seulement d’une formalité bancaire : il organise la traçabilité des recettes entre exportateurs, banques, autorités nationales et banque centrale régionale, la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC).

Pour les autorités, un rapatriement tardif ou effectué hors des canaux agréés complique le suivi des paiements extérieurs. Il peut aussi affecter la capacité à mesurer les entrées de devises et à établir la balance des paiements, le relevé des transactions économiques d’un pays avec l’extérieur. Le rapport évoque ce risque, sans établir que les sommes signalées ont provoqué un déséquilibre donné.

Les ports, un facteur avancé mais non quantifié

Pour expliquer une partie des retards, l’ARTF aurait cité les difficultés d’accostage des navires à Pointe-Noire et à Douala, au Cameroun. Pointe-Noire est le principal débouché maritime du Congo. Douala, port camerounais, constitue également un point de passage pour certains échanges de la sous-région. Des retards portuaires peuvent repousser les opérations d’expédition et le règlement commercial associé.

Mais le rapport, tel qu’il est décrit, ne chiffre pas la part des recettes concernées imputable à ces contraintes. Il ne détaille pas non plus les autres causes possibles : délais de paiement prévus dans les contrats, organisation des transactions ou difficultés de transmission des justificatifs. Il serait donc excessif d’attribuer l’ensemble des 393 milliards de FCFA à l’engorgement des ports, ou de conclure que ces montants sont tous définitivement perdus pour le pays.

Cette distinction compte pour les entreprises comme pour les autorités. Des sanctions appliquées sans identification précise des causes pourraient pénaliser des exportateurs confrontés à des délais logistiques, tandis qu’un contrôle insuffisant laisserait subsister des flux peu traçables. Le rapport ne permet pas de mesurer ces effets selon la taille des entreprises ou les secteurs concernés.

Le cas des ventes informelles et le prochain enjeu de contrôle

Les exportations informelles de biens auraient atteint 16 milliards de FCFA au cours du trimestre. Selon les données rapportées, leurs recettes auraient été intégralement rapatriées, mais uniquement en espèces et en dehors des banques agréées. Le montant est bien inférieur à celui des recettes officielles signalées comme tardives, mais le mode de transfert pose une question distincte : comment vérifier l’origine, le montant et la destination des fonds lorsque les opérations échappent au circuit bancaire ?

Le règlement de 2018 ne vise donc pas seulement à faire revenir l’argent au Congo. Il fixe aussi les canaux à utiliser pour rendre les opérations vérifiables. Un rapatriement en espèces peut satisfaire l’idée d’un retour matériel des recettes, tout en restant contraire aux modalités bancaires prévues. Cette différence est importante pour interpréter le taux de rapatriement annoncé : le passage par un circuit officiel fait partie de l’obligation, pas seulement le retour des fonds.

Le suivi des prochaines publications de l’ARTF et des autorités financières permettra de savoir si les retards sont régularisés après le délai de 150 jours, si les pénalités sont appliquées et si les contraintes portuaires sont mieux documentées. À l’échelle de la CEMAC, l’enjeu dépasse Brazzaville : des règles de change communes ne produisent un suivi comparable que si les pays disposent de données précises et de contrôles cohérents. Pour le Congo, la question immédiate reste celle de la ventilation des montants signalés et de leur évolution au-delà du premier trimestre 2025.