Un avantage douanier peut peser bien au-delà du prix d’un produit. Pour des exportateurs sud-africains et rwandais, sa disparition risque de réduire les marges, de compliquer l’accès aux acheteurs américains et de fragiliser certains emplois. Mais les deux pays ne sont pas exposés de la même manière.

Un programme continental, des décisions nationales

L’African Growth and Opportunity Act (AGOA) est un dispositif américain créé en 2000. Il permet à des pays d’Afrique subsaharienne jugés éligibles d’exporter certains produits vers les États-Unis sans droits de douane, sous réserve de critères politiques, économiques et commerciaux. Il ne supprime pas les droits sur toutes les marchandises.

Le Congrès américain a prolongé le programme jusqu’au 31 décembre 2028. Cette extension ne garantit toutefois pas que chaque pays bénéficiaire conserve son statut : Washington examine leur éligibilité, et le président peut décider d’exclure un pays. L’annonce concernant l’Afrique du Sud et le Rwanda intervient donc au sein d’un mécanisme qui continue pour les autres participants.

Le 2 novembre 2026, le représentant américain au Commerce, Jamieson Greer, a indiqué que Donald Trump avait notifié au Congrès et aux gouvernements sud-africain et rwandais son intention de mettre fin à leur participation à compter du 1er janvier 2027. La date et la décision annoncée ont été confirmées par plusieurs comptes rendus indépendants. Washington invoque des pratiques qu’il juge incompatibles avec les critères de l’AGOA.

Pour Pretoria, l’administration américaine cite des obstacles au commerce et aux investissements américains, des préoccupations liées à la corruption et des pratiques qui, selon elle, menaceraient ses intérêts de sécurité et de politique étrangère. Pour Kigali, elle ajoute des inquiétudes concernant l’État de droit, le pluralisme politique, les droits des travailleurs et les droits humains. Ces motifs sont ceux avancés par Washington ; leur énoncé ne constitue pas, à lui seul, une constatation indépendante de chaque grief.

En Afrique du Sud, un choc ciblé plutôt qu’un arrêt des échanges

L’Afrique du Sud, dont la capitale administrative est Pretoria, figure parmi les principaux utilisateurs de l’AGOA. Selon les chiffres communiqués par le gouvernement sud-africain, les exportations bénéficiant du programme ont atteint près de 1,7 milliard de dollars en 2025, contre 4 milliards en 2024. Elles représentaient environ 10 % des exportations sud-africaines vers les États-Unis et près de 1 % des exportations mondiales du pays.

La perte des préférences ne signifie pas que les produits sud-africains seront interdits sur le marché américain. Les marchandises concernées pourraient plutôt être soumises aux droits de douane ordinaires applicables à leur catégorie. La hausse du coût à l’importation pourrait réduire les marges des entreprises, pousser certains acheteurs à changer de fournisseur ou rendre les contrats moins compétitifs. Les secteurs exposés comprennent notamment l’automobile, l’agriculture et certaines activités manufacturières.

L’effet se concentrerait donc sur les entreprises et les travailleurs liés aux filières exportatrices, plutôt que sur toute l’économie. Les régions rurales qui fournissent des produits agricoles et les bassins industriels pourraient ressentir différemment la décision. En revanche, la part limitée de l’AGOA dans les exportations mondiales sud-africaines relativise le risque d’un choc macroéconomique généralisé.

Le ministre sud-africain du Commerce, Parks Tau, a déclaré que le gouvernement soutiendrait les secteurs touchés et chercherait à poursuivre le dialogue avec Washington. Pretoria présente ainsi le dossier comme un différend commercial à résoudre, sans renoncer à ses choix nationaux. L’enjeu porte aussi sur la prévisibilité des règles : les entreprises qui investissent pour servir un marché extérieur ont besoin de savoir si leurs conditions d’accès peuvent changer rapidement.

Pour Kigali, l’AGOA s’ajoute à une tension régionale

Pour le Rwanda, pays enclavé d’Afrique de l’Est dont la capitale est Kigali, l’annonce intervient dans un climat diplomatique déjà dégradé. Le 28 octobre, Washington a imposé des sanctions au ministère rwandais de la Défense et à Zigama Credit and Savings Society, une institution financière liée aux services de sécurité. Les autorités américaines les accusent de soutenir le M23 dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC), autour de Goma et dans les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu. Kigali conteste les accusations de soutien au mouvement armé.

Le lien avec le conflit dans l’est congolais est donc central dans la relation entre Washington et Kigali, mais il ne faut pas confondre les motifs de sanctions et les critères commerciaux officiellement invoqués pour l’AGOA. L’exclusion annoncée concerne l’ensemble des avantages du programme, tandis que la mesure prise en 2018 contre le Rwanda était limitée aux vêtements. Le pays conserve actuellement l’éligibilité pour d’autres produits, selon la fiche de l’administration commerciale américaine.

Le café, le thé et certains minerais figurent parmi les exportations rwandaises vers les États-Unis susceptibles d’être concernées. Cependant, les données accessibles ne permettent pas d’établir avec la même précision que pour l’Afrique du Sud la valeur totale des exportations rwandaises qui profitent de l’AGOA. Il serait donc prématuré de chiffrer les pertes ou leurs conséquences sur l’emploi. Les producteurs et exportateurs de petite taille pourraient être plus vulnérables à une hausse des coûts, tandis que les groupes disposant de plusieurs débouchés auraient davantage de marge pour réorienter leurs ventes.

Une échéance à suivre pour les partenaires africains

La décision annoncée ne ferme pas le marché américain, mais elle réduit un avantage que les deux gouvernements considèrent comme important pour leurs relations commerciales. Elle souligne aussi la portée politique de l’AGOA : l’accès préférentiel dépend de critères définis par les États-Unis et réévalués chaque année. Washington affirme travailler avec ses partenaires pour qu’ils répondent à ces critères ; les conditions d’une éventuelle réintégration restent donc un point à éclaircir.

Pour les pays membres de l’Union africaine, l’enjeu dépasse ces deux cas. L’AGOA a soutenu des échanges et des chaînes de production entre entreprises africaines et américaines, mais une préférence accordée unilatéralement ne remplace pas une stratégie de diversification. Les débouchés régionaux, les marchés de la Communauté d’Afrique de l’Est pour le Rwanda et ceux de la Communauté de développement de l’Afrique australe pour l’Afrique du Sud, ainsi que la Zone de libre-échange continentale africaine, peuvent contribuer à élargir les options — sans absorber automatiquement les ventes perdues.

La prochaine étape est la mise en œuvre de l’avis américain avant le 1er janvier 2027, ainsi que la poursuite des échanges diplomatiques et commerciaux. Pour les exportateurs, le point décisif sera le traitement douanier réellement appliqué produit par produit. Pour les autres pays bénéficiaires, l’affaire rappelle que la prolongation de l’AGOA jusqu’en 2028 assure la continuité du programme, mais pas celle de chaque pays au sein du dispositif.