Quand l’État égyptien ouvre une grande banque aux investisseurs, l’enjeu dépasse le montant encaissé : il concerne aussi le contrôle du crédit, la place du secteur privé et la manière de réformer une économie où les entreprises publiques pèsent lourd.
Le 2 novembre, les actions de la Banque du Caire ont commencé à être négociées à la Bourse égyptienne. L’opération apporte des liquidités à son actionnaire public, Banque Misr, mais ne signifie pas que l’État quitte le secteur bancaire. Il conserve la majorité du capital.
Une ouverture partielle, pas une privatisation totale
La vente porte sur 6,8625 milliards d’actions, soit 45 % du capital de la Banque du Caire. Fixé à 5,30 livres égyptiennes par action, le prix représente 36,37 milliards de livres, environ 658 millions de dollars selon les documents de l’offre. La valorisation totale de la banque atteint ainsi quelque 80,83 milliards de livres.
Ces données sont corroborées par Ahram Online et par Arab Finance. Banque Misr garde 55 % et donc le contrôle de l’établissement. Il s’agit d’une cession de titres existants, et non d’une augmentation de capital destinée directement à financer la banque.
La demande a dépassé le nombre de titres proposés. Selon le président de la Bourse égyptienne, cité par Ahram Online, plus de 500 millions de dollars de fonds venus de l’étranger ont rejoint l’opération. Ce chiffre renseigne sur l’intérêt suscité par l’offre, mais ne suffit pas à mesurer les retombées économiques de long terme.
La Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) a annoncé un investissement de 100 millions de dollars, correspondant à une participation de 6,9 %. La Société financière internationale (IFC), membre du Groupe de la Banque mondiale, a également investi 100 millions de dollars, selon la BERD. Leur entrée au capital apporte des investisseurs institutionnels, tout en liant leur présence à des attentes de gouvernance et de modernisation.
Le programme de cessions face aux réalités égyptiennes
La cotation s’inscrit dans la politique du gouvernement égyptien visant à élargir la place des investisseurs privés et à céder des participations dans des entreprises publiques. Cette orientation figure parmi les engagements associés au programme de financement du Fonds monétaire international (FMI). Elle répond aussi à une question intérieure : comment financer l’État et l’investissement sans maintenir une présence publique dominante dans autant de secteurs ?
Le calendrier des ventes a connu des retards. Le dossier de la Banque du Caire a été évoqué pendant des années avant que l’offre ne se concrétise. En juin 2026, les autorités ont annoncé des inscriptions préliminaires en Bourse pour quatre entreprises publiques, avec des opérations envisagées avant mai 2027. La mise en œuvre, plus que l’annonce de nouvelles cessions, sera donc un indicateur important de la continuité du programme.
Le Premier ministre Moustafa Madbouly a présenté la cotation comme la preuve que le gouvernement entend poursuivre les cessions malgré les tensions régionales. Le directeur général de la banque, Hussein Abaza, a lui aussi souligné la durée du processus, perturbé, selon ses déclarations rapportées, par la pandémie de Covid-19 et les guerres en Ukraine et à Gaza. Ces propos éclairent le calendrier, mais ne remplacent pas l’évaluation des effets concrets de l’opération.
Pour l’État, vendre 45 % permet de dégager des recettes et de réduire sa part sans abandonner le contrôle. Pour les investisseurs, la cotation ouvre l’accès à une grande banque égyptienne et soumet davantage ses résultats et sa gouvernance au regard du marché. Pour les clients et les entreprises, les effets dépendront de décisions futures : stratégie de crédit, qualité des services, investissements numériques et financement des petites entreprises.
Un test pour le marché et pour la région
La Banque du Caire, fondée en 1952, figure parmi les principales banques publiques du pays. Sa présence en Bourse peut élargir le marché égyptien, en donnant aux investisseurs locaux et étrangers une nouvelle possibilité de placement. La participation de la BERD et de l’IFC peut également encourager d’autres investisseurs, sans garantir à elle seule que les prochaines opérations rencontreront la même demande.
À l’échelle régionale, l’Égypte occupe une place importante en Afrique du Nord et participe au Marché commun de l’Afrique orientale et australe (COMESA), un espace de coopération commerciale entre pays africains. La cotation ne modifie pas directement les règles régionales. Elle est néanmoins observée dans un contexte où les gouvernements cherchent des financements, des investissements et une meilleure mobilisation de leurs marchés financiers.
La question centrale reste celle de l’équilibre : une ouverture du capital peut renforcer la transparence et diversifier les financements, mais l’État demeure l’actionnaire majoritaire. Les prochains résultats de la banque, sa politique de crédit et la publication d’autres opérations permettront de juger si la vente transforme réellement sa gestion ou constitue surtout une source ponctuelle de recettes.
Le démarrage des échanges le 2 novembre marque donc une étape, pas l’aboutissement de la réforme. Pour les Égyptiens, l’effet ne se mesurera pas uniquement à la valeur de l’action ou au montant encaissé. Il dépendra aussi de la capacité de la banque à financer ménages et entreprises, et de celle des autorités à appliquer, dans la durée, les engagements de cession annoncés.