Une décision administrative peut écarter un recours sans répondre à la question qui préoccupe les contribuables : quelle part de risque public le Kenya assumera-t-il dans une raffinerie privée de 16 milliards de dollars ? Le projet de Lamu avance, mais la transparence de son montage et les droits fonciers restent au cœur du débat.

Un débat qui dépasse le cadre des partenariats public-privé

La raffinerie s’inscrit dans une ambition industrielle régionale. Situé sur la côte kényane, le complexe doit traiter jusqu’à 700 000 barils de pétrole brut par jour et fournir des produits raffinés aux marchés d’Afrique de l’Est. Le chantier a été officiellement lancé le 30 septembre 2026 à Lamu, en présence du président William Ruto et de responsables africains. Les autorités présentent l’installation comme un levier pour réduire la dépendance aux carburants importés.

Le projet est aussi associé au corridor Lamu–Soudan du Sud–Éthiopie, dit LAPSSET, un programme d’infrastructures destiné à relier le port de Lamu à l’intérieur de la région. Pour le Kenya, membre de la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC), l’enjeu dépasse l’approvisionnement national : il s’agit de bâtir une capacité de transformation susceptible de servir plusieurs pays voisins. Mais les promesses de retombées régionales ne règlent pas les questions de financement, d’accès au foncier et de partage des bénéfices.

Le recours de COFEK rejeté, pas les questions soulevées

Le 30 octobre, le comité kényan chargé des recours liés aux partenariats public-privé (PPP) a rejeté la requête de la Consumers Federation of Kenya (COFEK), une organisation de défense des consommateurs. Le comité aurait estimé que les requérants n’avaient pas établi que l’investissement relevait du régime légal des PPP, ni démontré une base suffisante pour imposer la publication des pièces demandées. Cette décision, rapportée par plusieurs médias, porte sur la compétence du comité et la voie juridique choisie. Elle ne constitue pas, à elle seule, une validation générale de tous les engagements publics liés au projet.

COFEK réclamait des informations sur les garanties éventuelles de l’État, les engagements financiers, les conditions de participation publique et les responsabilités qui pourraient incomber aux contribuables. L’organisation affirme que sa démarche vise à obtenir des éclaircissements sur les documents et les autorisations, et non à faire déclarer le projet illégal. Dans ses déclarations précédentes, le ministre du Trésor John Mbadi avait défendu le caractère privé de l’investissement. La position des autorités n’efface toutefois pas l’intérêt public dès lors que des ressources, des actifs ou des garanties de l’État pourraient être mobilisés.

Le projet a été évalué à environ 16 milliards de dollars. Les paramètres annoncés comprennent une capacité de 700 000 barils par jour et un vaste complexe pétrochimique. La répartition finale du financement et les modalités précises de la participation kényane doivent être distinguées des annonces générales faites lors du lancement. Le gouvernement et les promoteurs devront préciser ce qui relève d’un investissement privé, d’une prise de participation publique ou d’un soutien indirect, comme la mise à disposition de terrains ou d’infrastructures.

À Lamu, le foncier demeure un dossier séparé

Le recours de COFEK ne doit pas être confondu avec le litige foncier devant la justice. À Malindi, 133 habitants contestent l’utilisation de terrains qu’ils disent occuper et exploiter depuis plusieurs générations. Le 14 octobre, la juridiction a levé une restriction provisoire qui pesait sur certaines activités du site, tout en laissant se poursuivre l’examen de la procédure. L’audience sur le différend foncier a été renvoyée au 24 novembre 2026, selon les informations disponibles.

Les habitants mettent en avant leurs droits sur les terres, ainsi que les questions de compensation et de relogement. Leur contestation ne tranche pas le bien-fondé économique du projet ; elle porte sur les conséquences concrètes de son implantation. À Lamu, ces enjeux touchent directement les familles vivant ou travaillant sur les parcelles concernées. À Nairobi, le débat porte davantage sur la dépense publique, les autorisations et la responsabilité des institutions. Les deux fronts judiciaires sont donc distincts, mais ils pèsent ensemble sur la confiance accordée au chantier.

Une promesse énergétique, avec des risques à répartir

Si elle est construite et fonctionne comme prévu, la raffinerie pourrait transformer une partie du pétrole brut régional en carburants et en produits pétrochimiques. Elle pourrait aussi réduire la facture d’importation de produits raffinés et créer une activité industrielle importante. Toutefois, la capacité annoncée ne garantit ni des prix plus bas pour les consommateurs ni un approvisionnement assuré en brut. Ces résultats dépendront notamment des contrats d’achat, des coûts de transport, de la demande régionale et de la manière dont les produits seront commercialisés.

Les bénéfices potentiels et les coûts ne se répartissent pas de la même façon. Les investisseurs et les pouvoirs publics négocient la propriété et le financement ; les habitants de la zone côtière vivent les effets immédiats de l’emprise foncière et des travaux. Les consommateurs, eux, attendront de savoir si la nouvelle capacité améliore réellement la disponibilité ou le prix des carburants. La transparence sur les engagements de l’État est donc un enjeu économique autant que démocratique.

Le projet concerne enfin l’équilibre énergétique de l’Afrique de l’Est. L’Ouganda, le Soudan du Sud et d’autres marchés régionaux pourraient devenir fournisseurs de brut ou acheteurs de produits raffinés. Mais les objectifs nationaux ne coïncident pas nécessairement : Kampala a également défendu l’idée de transformer son propre pétrole. La raffinerie de Lamu devra donc s’insérer dans une région où les États cherchent à la fois des débouchés, de la valeur ajoutée locale et une marge de décision sur leurs ressources.

La décision du comité écarte un recours précis, mais ne clôt ni le débat sur la participation financière du Kenya ni la procédure foncière. Les prochaines échéances judiciaires et les précisions officielles sur les accords, les terrains et le financement permettront de mesurer comment les risques et les retombées seront partagés. C’est à cette aune que l’ambition industrielle de Lamu sera jugée, au-delà de sa seule capacité de production.