Emprunter en dirhams peut rapprocher les financements des projets qu’ils servent. Pour le Maroc, la première émission dans cette monnaie de la Banque africaine de développement (BAD) ouvre une nouvelle voie : mobiliser des capitaux sur le marché local, puis proposer des prêts moins exposés aux variations du dollar et de l’euro.

Un financement pensé dans la monnaie des projets

Le 30 octobre 2026, la BAD a annoncé avoir levé un milliard de dirhams marocains, soit environ 102 millions de dollars selon les estimations communiquées. Il s’agit de sa première obligation libellée en dirhams. L’opération a été réalisée sous forme de placement privé auprès d’investisseurs qualifiés : les titres n’ont donc pas fait l’objet d’une souscription ouverte au grand public.

L’obligation arrive à échéance dans sept ans. Son taux d’intérêt est variable et indexé sur le MONIA, le taux de référence du marché monétaire marocain. La BAD n’a pas communiqué le niveau exact de rémunération. Elle n’a pas non plus dévoilé l’identité des investisseurs ni la répartition de leurs souscriptions.

Le mécanisme répond à une difficulté concrète. Lorsqu’un projet génère ses revenus en dirhams mais emprunte en dollars ou en euros, une baisse de la monnaie locale peut alourdir le coût du remboursement. Une ressource levée en dirhams peut réduire ce décalage. Elle ne supprime toutefois pas tous les risques : le coût dépendra notamment des conditions du prêt, de son indexation et de la capacité du projet à produire les recettes attendues.

Le marché marocain comme terrain d’essai

La BAD présente le Maroc comme une première étape pour développer ses financements en monnaie locale. Le choix s’appuie, selon l’institution, sur la demande de prêts en dirhams, la taille de son portefeuille dans le pays et la maturité de l’écosystème financier marocain. L’opération a été menée avec les autorités financières nationales et des acteurs du marché, dont Bank Al-Maghrib et l’Autorité marocaine du marché des capitaux.

Pour les banques, les assureurs et les gestionnaires d’actifs qui ont participé au placement, l’obligation constitue un nouveau titre de dette émis par une institution multilatérale. Mais l’effet de cette première opération sur les possibilités d’investissement reste difficile à mesurer sans connaître le montant alloué à chaque souscripteur et les modalités précises de négociation des titres.

La relation entre la BAD et le Maroc est déjà ancienne. L’institution indique avoir mobilisé près de 15 milliards d’euros depuis 1978 pour plus de 150 projets dans le royaume. Ces financements ont notamment concerné les transports, l’énergie, l’eau, l’agriculture et la protection sociale. L’émission en dirhams ne remplace donc pas cette coopération : elle en diversifie les instruments.

La Banque envisage également un portefeuille de trésorerie dédié au dirham. Celui-ci pourrait être alimenté, en partie, par la conversion de liquidités détenues en devises étrangères. En parallèle, elle dit vouloir travailler avec les autorités et les acteurs locaux au développement d’instruments de couverture et à l’amélioration de la liquidité du marché des produits dérivés. Ces outils permettent aux emprunteurs et aux investisseurs de limiter certains effets des variations de taux ou de change.

Une tendance africaine, avec des usages différents

La démarche s’inscrit dans un mouvement plus large de financement en monnaies africaines. La BAD a déjà réalisé des opérations en devises locales sur plusieurs marchés du continent. Toutefois, ces émissions ne signifient pas toujours que l’intégralité des fonds est versée ou remboursée dans la monnaie concernée. Les modalités varient selon les opérations ; il faut donc distinguer la devise de libellé du titre, celle du règlement et celle du prêt financé.

Cette distinction compte pour les emprunteurs publics comme pour les entreprises. Un financement en monnaie locale peut mieux correspondre aux recettes d’un projet, par exemple lorsqu’il vend des services sur le marché national. À l’inverse, une entreprise qui perçoit une part importante de ses revenus en devises peut avoir d’autres besoins. Le bénéfice dépend donc de la structure financière de chaque emprunteur, et non de la seule monnaie affichée sur l’obligation.

Le Maroc appartient à l’Union du Maghreb arabe, organisation régionale d’Afrique du Nord. À l’échelle continentale, l’enjeu dépasse cependant cette appartenance : il s’agit de savoir si des marchés nationaux peuvent mobiliser davantage d’épargne locale pour financer des projets sans transférer automatiquement le risque de change aux bénéficiaires. Les conditions du marché marocain ne sont pas identiques à celles des autres économies africaines ; l’expérience ne pourra donc pas être reproduite partout à l’identique.

Ce que la suite devra confirmer

La BAD affirme vouloir tirer des enseignements de cette opération avant d’envisager d’autres émissions en monnaies africaines. Le test portera autant sur l’intérêt des investisseurs que sur la capacité à transformer les fonds levés en prêts effectivement accessibles en dirhams. La création d’un portefeuille de trésorerie et le développement des instruments de couverture seront également déterminants.

Pour les Marocains, l’annonce ne signifie pas à elle seule qu’un nouveau projet est financé, ni que le coût du crédit baissera immédiatement. Elle met en place une possibilité de financement supplémentaire, dont les effets dépendront des futurs prêts et de leurs bénéficiaires. La prochaine étape sera donc de voir quels projets recevront ces ressources, à quelles conditions et avec quelle part de risque conservée par la BAD, les investisseurs et les emprunteurs.

Cette première émission place ainsi le marché marocain au cœur d’une expérimentation financière à portée africaine. Son intérêt se mesurera moins au montant levé qu’à sa capacité à rapprocher la monnaie des financements de celle des revenus qui doivent les rembourser.

Communiqué de la Banque africaine de développement sur l’émission en dirhams · Couverture du marché marocain par L’Opinion · Analyse de l’OCDE sur les marchés obligataires en monnaies locales en Afrique