La Tunisie et le Gabon pourraient accueillir de nouveaux projets de matières premières nécessaires aux engrais. Pour Washington, leur intérêt dépasse les mines : il s’agit aussi de diversifier des approvisionnements dont dépend l’agriculture américaine. Pour ces deux pays, l’enjeu sera de convertir l’intérêt étranger en investissements, emplois et retombées locales.
Deux projets africains, deux ressources différentes
Le phosphate et la potasse fournissent deux éléments essentiels des engrais NPK, aux côtés de l’azote. Le premier apporte le phosphore, la seconde le potassium. La Tunisie possède déjà une filière phosphatière historique, organisée notamment autour de la Compagnie des phosphates de Gafsa et du Groupe chimique tunisien. Le Gabon, lui, n’extrait pas encore de potasse à l’échelle commerciale.
À Gasaat, dans le gouvernorat de Kasserine, l’entreprise australienne PhosCo porte un projet de phosphate. Le 30 octobre 2026, elle a annoncé que le gouvernement américain avait confié à CrossBoundary un programme d’accompagnement financé à hauteur d’environ 1,5 million de dollars. La mission doit durer deux ans. Elle vise à identifier des investisseurs, des acheteurs potentiels et des fournisseurs américains de technologies et d’équipements. La Presse de Tunisie a également rapporté l’annonce et ses objectifs.
Le programme cherchera à mobiliser jusqu’à 100 millions de dollars de capitaux privés autour de Gasaat. Une coordination avec l’International Development Finance Corporation (DFC), l’agence américaine de financement du développement, pourrait être étudiée. Mais ces montants ne constituent pas un investissement déjà promis à PhosCo. L’entreprise envisage une mine d’une capacité annuelle de 1,5 million de tonnes et une durée de vie de 46 ans : ce sont des projections de projet, non une production acquise.
Au sud-ouest du Gabon, près de Mayumba, le projet Banio vise la potasse. La DFC a accordé jusqu’à 3 millions de dollars pour financer une étude de faisabilité définitive, étape destinée à préciser les coûts, les choix techniques et la viabilité d’une future mine. L’Agence gabonaise de presse a indiqué en janvier 2026 que l’étude évaluait un scénario initial de 800 000 tonnes par an. La DFC a confirmé son soutien à l’étude en juillet 2025, sans annoncer alors le financement de la construction. L’Agence gabonaise de presse détaille l’étape de faisabilité.
Washington sécurise ses approvisionnements
Ces démarches s’inscrivent dans une préoccupation américaine plus large : limiter l’exposition aux ruptures d’approvisionnement en intrants agricoles. En juin 2026, la Maison-Blanche a déclaré une urgence concernant la disponibilité des engrais phosphatés et autorisé, pour huit mois au maximum, la suspension de certains droits sur les importations en provenance du Maroc. Cette mesure à court terme montre la place des marchés extérieurs dans la réponse américaine. La proclamation présidentielle précise la portée et la durée de cette suspension.
La potasse révèle une dépendance encore plus structurelle. Selon l’US Geological Survey, les importations nettes ont couvert 92 % de la consommation américaine en 2025. Le Canada reste le principal fournisseur, devant la Russie et Israël. Un producteur gabonais pourrait donc, à terme, élargir les options d’approvisionnement de Washington. Mais une mine ne se construit ni au rythme d’une subvention d’étude ni au gré d’un besoin immédiat : il faut encore confirmer les réserves exploitables, les coûts, les infrastructures et les débouchés commerciaux.
Les phosphates tunisiens s’insèrent dans un secteur national déjà établi, mais confronté à ses propres objectifs de production, de transport et de transformation. Le gouvernement tunisien a adopté un programme pour la période 2025-2030 concernant la chaîne phosphatière. Gasaat devra donc trouver sa place dans une politique où l’augmentation de l’extraction ne suffit pas : la transformation locale et la répartition des retombées comptent aussi. Le portail du gouvernement tunisien présente ce programme sectoriel.
Des retombées locales encore à démontrer
Pour les États-Unis, l’intérêt est clair : attirer des capitaux et des partenaires vers de futures sources de matières premières. Pour la Tunisie et le Gabon, le bilan dépendra davantage des conditions négociées. Les projets peuvent créer des emplois et des recettes, mais leur contribution dépendra aussi des achats locaux, de la formation, de la fiscalité, du traitement des minerais et des infrastructures qui resteront après l’exploitation.
Les effets ne se répartissent pas automatiquement. Autour de Gasaat, l’activité concernerait notamment la région de Kasserine, tandis que les décisions de financement et de commercialisation se joueront aussi avec des acteurs nationaux et étrangers. Au Gabon, les bénéfices potentiels pour les populations proches de Banio dépendront de l’accès aux emplois, des services associés et de la gestion des impacts environnementaux. Les annonces disponibles ne permettent pas encore d’établir ces retombées.
Les projets restent à des stades différents. Gasaat reçoit un appui destiné à rapprocher investisseurs et partenaires, sans contrat d’achat ni financement de mine confirmé. Banio bénéficie d’un soutien à l’étude de faisabilité, pas d’une décision finale de construction. Dans les deux cas, les financements futurs et les accords commerciaux devront faire l’objet de négociations et de vérifications supplémentaires.
Un test pour les partenariats miniers
La coopération autour de Gasaat et de Banio illustre une compétition où les ressources africaines peuvent intéresser plusieurs marchés, mais où les pays hôtes cherchent aussi à renforcer la transformation et la valeur ajoutée sur place. Ce rapprochement bilatéral ne remplace pas les cadres nationaux ni les priorités régionales. Il pose une question concrète : les partenariats permettront-ils de bâtir des chaînes d’approvisionnement utiles aux producteurs et aux communautés locales, ou serviront-ils surtout à sécuriser des cargaisons futures pour des acheteurs extérieurs ?
La réponse dépendra des prochaines étapes : résultats de l’étude de faisabilité de Banio, avancée des autorisations, éventuels engagements de financement et signature de contrats d’approvisionnement. Tant que ces décisions ne sont pas prises, les capacités annoncées restent des objectifs de projet, et non une nouvelle offre déjà disponible sur le marché.