Pour les mineurs artisanaux d’Afrique de l’Ouest, vendre légalement leur or ne dépend pas seulement de l’existence d’un acheteur dans leur pays. Il faut aussi prouver d’où vient le métal, comment il a été extrait et par quelles mains il est passé. Cette chaîne de vérification pèse désormais autant que la capacité à le fondre sur place.
Formaliser sans fermer la porte aux producteurs
L’exploitation minière artisanale et à petite échelle, souvent désignée par le sigle anglais ASM, fait vivre de nombreux travailleurs et fournit une part notable de l’or régional. Pourtant, une partie de sa production reste en dehors des circuits officiels. Les raisons sont multiples : procédures difficiles à appliquer, accès limité aux licences et aux équipements, contrôles inégaux et réseaux d’achat informels déjà bien établis.
Dans un entretien accordé avant les développements récents au Ghana, Alan Martin, responsable du programme d’approvisionnement responsable de la London Bullion Market Association (LBMA), estimait que les pouvoirs publics traitaient trop souvent les mineurs comme des acteurs à écarter plutôt qu’à intégrer. Son argument : des exigences conçues pour de grandes entreprises peuvent exclure les petits producteurs si aucune période d’adaptation ni aucun accompagnement ne sont prévus.
La LBMA établit des normes pour les raffineurs qui souhaitent figurer sur sa liste Good Delivery, reconnue par les acteurs du marché international des métaux précieux. La conformité suppose notamment de documenter l’origine de l’or et les risques liés à son approvisionnement. La diligence raisonnable désigne ici les vérifications menées pour identifier ces risques et prendre des mesures pour les réduire.
Martin a indiqué que l’initiative de la LBMA sur l’exploitation artisanale, lancée en 2022, avait étudié des pistes au Ghana, en Côte d’Ivoire et au Sénégal. L’organisation a également élaboré un outil destiné à adapter les pratiques de traçabilité à ce secteur. L’enjeu consiste à maintenir des garanties crédibles sur les conflits et les dommages environnementaux, notamment ceux associés au mercure, sans fixer d’emblée des critères inaccessibles aux producteurs.
Le Ghana centralise la commercialisation
Le Ghana a choisi de concentrer l’achat et l’exportation de l’or artisanal sous l’autorité du Ghana Gold Board, ou GoldBod. Créé par une loi adoptée en 2025, cet organisme public est devenu l’acheteur, le vendeur, l’essayeur et l’exportateur légal de l’or issu des activités artisanales autorisées. L’essai consiste à mesurer la teneur et la qualité du métal. Le dispositif entend ainsi mieux encadrer les transactions et retenir davantage de revenus dans le pays.
Les chiffres officiels donnent une idée de l’ampleur de cette réorganisation. Le ministère ghanéen des Finances a rapporté 51,5 tonnes d’exportations d’or du secteur à petite échelle au premier semestre 2025, contre 26,4 tonnes sur la même période en 2024. GoldBod avait pour sa part annoncé 41,5 tonnes achetées et exportées de février à mai 2025. Ces données proviennent d’institutions ghanéennes : elles témoignent des volumes passés par le nouveau système, mais ne suffisent pas, à elles seules, à établir la part de l’or totalement traçable ni l’évolution de la production informelle.
La centralisation ne règle pas automatiquement la question de la confiance. Dans l’entretien, Martin disait que des échanges restaient nécessaires avec GoldBod sur l’accès des raffineurs aux informations retraçant l’ensemble de la chaîne. Pour un État, contrôler les achats et les exportations renforce la maîtrise de la filière. Pour un acheteur international, il faut aussi pouvoir vérifier les données sur les producteurs, les intermédiaires et les paiements. Ces objectifs peuvent se rejoindre, mais exigent des règles claires sur le partage des informations.
La raffinerie ne suffit pas à garantir l’origine
Le raffinage local est souvent présenté comme une étape vers une plus grande valeur ajoutée. Mais construire une usine ne garantit pas que l’or traité sera accepté par les acheteurs qui appliquent des normes strictes. Si le métal transite par plusieurs marchés secondaires et que son origine se brouille, le raffineur peut perdre la capacité de démontrer sa provenance.
Une raffinerie visant la liste Good Delivery doit également réunir des volumes suffisants, réguliers et provenant de sources vérifiables. L’or artisanal arrive souvent en petites quantités et de façon irrégulière. Des agrégateurs peuvent regrouper les achats de plusieurs producteurs et acheminer le métal vers des installations nationales. Mais leur rôle doit s’accompagner de contrôles : regrouper les lots ne doit pas effacer l’identité de leurs sources.
Un partenariat annoncé en janvier 2026 entre la sud-africaine Rand Refinery et Gold Coast Refinery, au Ghana, illustre la voie de l’accompagnement technique. Rand Refinery doit fournir un appui opérationnel et commercial à la raffinerie ghanéenne, notamment pour traiter de l’or artisanal selon des pratiques responsables. Cette coopération peut transmettre des compétences, mais elle ne constitue pas en elle-même une approbation Good Delivery : l’accès à cette liste dépend d’une évaluation répondant aux exigences de la LBMA.
Des règles communes au-delà des frontières
Les circuits de l’or ne s’arrêtent pas aux frontières nationales. Martin a mis en garde contre les différences de contrôle entre les grands centres internationaux du commerce, citant notamment Dubaï, Hong Kong et la Turquie. Quand les vérifications varient d’une place à l’autre, les négociants peuvent privilégier les circuits où les contrôles sont moins exigeants. Une coopération entre ces centres et les pays producteurs pourrait donc limiter les possibilités de blanchir l’origine d’un métal ou de dissimuler les conditions de son extraction.
La Côte d’Ivoire a, elle aussi, engagé une démarche de formalisation. En juillet 2025, le gouvernement a annoncé un partenariat avec la Banque mondiale et le World Gold Council pour transformer le secteur artisanal. Des initiatives de coopération entre exploitants industriels et producteurs artisanaux sont également évoquées dans le pays, mais leur portée et leurs résultats doivent être évalués au cas par cas.
Pour les gouvernements, l’équilibre est délicat : rendre les règles assez exigeantes pour prévenir les atteintes aux droits humains et à l’environnement, mais suffisamment applicables pour que les producteurs puissent rejoindre le marché légal. Les mineurs ne peuvent pas porter seuls le coût des contrôles. Les négociants, agrégateurs, raffineurs et autorités disposent souvent de davantage de moyens pour assurer la traçabilité.
Au sein de la CEDEAO, l’organisation régionale des États d’Afrique de l’Ouest, la circulation transfrontalière de l’or rend également nécessaire une coopération entre pays voisins. Le Ghana, la Côte d’Ivoire et le Sénégal peuvent tester des dispositifs différents, mais leur efficacité dépendra aussi de la capacité des marchés d’achat, des raffineries et des centres internationaux à appliquer des exigences compatibles. La prochaine étape ne se mesurera donc pas seulement au nombre d’usines construites : elle se jouera dans la qualité des données accessibles, la régularité des achats légaux et la place réellement accordée aux producteurs artisanaux dans la chaîne de valeur.