Pour les producteurs de café éthiopiens, la question n’est plus seulement de récolter des grains recherchés. Il faut aussi pouvoir documenter, parcelle par parcelle, leur origine et leur parcours jusqu’à l’exportation. À l’approche des nouvelles règles européennes, cette exigence pourrait peser sur un débouché majeur.

Un marché important, une filière très dispersée

Le café est la première marchandise d’exportation de l’Éthiopie et une source essentielle de devises. L’Union européenne achète environ 30 % du café exporté par le pays, selon les estimations reprises par ODI Global et l’Institut européen des forêts. Les ventes à l’étranger ont fortement progressé ces dernières années : l’agence publique éthiopienne ENA rapporte des recettes de 2,65 milliards de dollars en 2025, puis un record de 3 milliards lors de l’exercice suivant. Ces chiffres de portée nationale ne disent toutefois pas quelle part dépend du marché européen.

La production repose largement sur de petites exploitations. ODI Global estime qu’environ quatre millions de producteurs assurent près de 95 % de la récolte. Pour réunir des volumes exportables, le café passe souvent par des collecteurs, des stations de traitement, des entrepôts et plusieurs intermédiaires. Ce maillage permet de regrouper des récoltes dispersées. Mais il complique le lien entre un lot exporté et les terres où les grains ont poussé.

La même difficulté apparaît dans d’autres filières agricoles de la région : une chaîne commerciale efficace pour agréger des produits peut laisser peu de traces numériques ou documentaires à chaque étape. En Éthiopie, les intermédiaires locaux ne sont donc pas un simple obstacle à supprimer. Ils sont un maillon économique dont les pratiques doivent pouvoir être enregistrées et vérifiées.

Ce que l’Union européenne demandera

Le règlement européen contre la déforestation, ou EUDR, vise plusieurs produits, dont le café. Il impose aux entreprises qui mettent ces produits sur le marché de l’Union de démontrer qu’ils ne sont pas issus de terres déboisées après le 31 décembre 2020 et qu’ils respectent le droit applicable dans le pays de production. Les acheteurs européens peuvent ainsi demander à leurs fournisseurs étrangers des données de géolocalisation et des justificatifs sur l’origine des lots.

Selon le calendrier publié par la Commission européenne, les principales obligations s’appliqueront à partir du 30 décembre 2026 pour les grands et moyens opérateurs, puis du 30 juin 2027 pour la plupart des micro et petites entreprises concernées. Ces dates donnent du temps à la filière, mais pas une garantie d’accès au marché : les acheteurs peuvent demander des dossiers vérifiables avant l’échéance pour sécuriser leurs approvisionnements.

Dans son étude publiée le 16 octobre 2026, ODI Global chiffre les pertes potentielles de recettes d’exportation liées aux difficultés de conformité entre 160 et 453 millions de dollars. Le haut de cette fourchette correspond à un scénario où 57 % des exportations éthiopiennes destinées à l’Union seraient exclues. Il s’agit d’une estimation conditionnelle, pas d’une perte déjà constatée ni d’une prévision certaine.

Le coût de la preuve peut écarter les plus petits

Le problème ne se limite pas à établir qu’une parcelle n’a pas été déboisée. Il faut aussi identifier les terres contributrices lorsque plusieurs récoltes sont mélangées. L’EUDR n’interdit pas ce mélange, mais demande que toutes les parcelles à l’origine du produit puissent être recensées et que les conditions requises soient respectées.

ODI Global rapporte que 57,4 % du café commercialisé passerait par des collecteurs locaux ou des circuits hors des places de marché officiellement désignées. Ce chiffre met en évidence un défi de traçabilité, sans signifier que tout le café concerné est non conforme. Les auteurs estiment que la collecte des informations pourrait coûter de 4 à 7 dollars par parcelle, auxquels s’ajouteraient 5 à 12 dollars pour la vérification.

Ces frais peuvent sembler modestes à l’échelle d’un lot d’exportation, mais ils s’accumulent lorsqu’il faut documenter un grand nombre de petites parcelles. Les exportateurs pourraient privilégier les fournisseurs déjà organisés ou certifiés, parce que leurs dossiers sont plus faciles à traiter. Des exploitations respectant les règles environnementales risqueraient alors de perdre un acheteur simplement parce que leurs données coûtent trop cher à produire.

L’effet ne serait pas identique pour tous. Les producteurs intégrés à une coopérative ou à une chaîne d’approvisionnement structurée pourraient bénéficier d’un accompagnement collectif. Les exploitants qui vendent par l’intermédiaire de collecteurs dispersés seraient davantage exposés. En cas de recul des achats européens, le transfert des ventes vers d’autres marchés pourrait aussi se faire à des prix différents : conserver un débouché ne garantit pas de conserver les mêmes revenus.

Un dispositif national encore à consolider

L’Éthiopie n’aborde pas ce chantier sans outils. L’Autorité éthiopienne du café et du thé a développé un système de suivi des mouvements de café, avec un appui de la coopération allemande. Un bilan technique de l’Institut européen des forêts publié en 2025 relevait toutefois que le système suivait alors les flux à partir des points de transaction de district, sans assurer à lui seul une traçabilité complète jusqu’aux parcelles.

Depuis, les autorités ont fait évoluer leur dispositif vers l’Ethiopian Coffee Traceability Management System. Un guide publié en mai 2026 par l’autorité éthiopienne, avec l’appui de l’Institut européen des forêts, décrit un suivi des lots, des volumes, des traitements, des transports et des expéditions. Le système prévoit aussi de relier les lots aux parcelles contributrices et d’intégrer des informations foncières. La plateforme constitue une base de travail ; son existence ne prouve pas encore que chaque lot exporté dispose d’un dossier complet, accessible et accepté par les acheteurs.

Le gouvernement a également constitué un comité national et lancé un plan d’action sur trois ans. En juin 2026, l’Institut éthiopien de transformation agricole a réuni des acteurs de la filière à Addis-Abeba pour discuter de la traçabilité et des outils numériques. L’enjeu sera de faire fonctionner ensemble les bases de données, les coopératives, les collecteurs et les services publics, tout en clarifiant les preuves de droits d’usage recevables.

Un test pour les règles commerciales et la coopération régionale

La Commission européenne a annoncé un soutien technique à la chaîne du café éthiopienne, notamment pour développer des solutions numériques et renforcer les capacités des acteurs. Mais l’aide à la conformité devra atteindre les producteurs et les intermédiaires, pas seulement les administrations et les grands exportateurs. La question du financement des relevés et de leur vérification reste donc centrale.

Pour l’Éthiopie, membre de l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD), l’expérience concerne aussi ses partenaires d’Afrique de l’Est qui exportent des produits agricoles vers l’Europe. Elle touche enfin au rôle continental de l’Union africaine : comment concilier les objectifs environnementaux des marchés importateurs avec des filières organisées autour de millions de petites exploitations ? La réponse ne consiste ni à écarter les exigences contre la déforestation, ni à considérer l’exclusion commerciale comme un résultat inévitable.

Les prochaines étapes seront concrètes : vérifier que les données de parcelles sont complètes, que le système national peut échanger des informations avec les acheteurs et que les coûts ne sont pas reportés uniquement sur les producteurs. À Addis-Abeba comme dans les régions caféières, la réussite se mesurera à la capacité de rendre les circuits existants traçables sans couper du marché les exploitations qu’ils font vivre.