Pour un producteur d’aluminium, l’électricité n’est pas un simple poste de dépense : elle pèse sur les coûts, les émissions et l’accès aux marchés. En Égypte, un grand projet solaire vise à fournir une partie de cette énergie à EgyptAlum, tout en reliant la transition énergétique à la compétitivité industrielle.
Du soleil de Qena à l’électricité d’une usine
Le projet Dandara est implanté dans le gouvernorat de Qena, près de Nagaa Hammadi, en Haute-Égypte. Sa première phase associe une centrale photovoltaïque de 569 MW et une batterie de 100 MWh. L’électricité sera vendue à Misr Aluminium Company, connue sous le nom d’EgyptAlum, dans le cadre d’un contrat d’achat de long terme.
La Banque européenne d’investissement (BEI), par l’intermédiaire de sa branche BEI Monde, apporte jusqu’à 90 millions de dollars à cette première phase. La Banque africaine de développement (BAD) et la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) participent également au financement. Au total, les prêts annoncés pour la phase initiale atteignent 217 millions de dollars, soit environ 80 % de son coût estimé à 271 millions.
Les chiffres publiés par les institutions et les entreprises ne décrivent pas toujours le projet au même stade. La BAD a présenté en juillet une phase de 500 MW, tandis que les accords et les données plus récents de Scatec et de la BEI retiennent 569 MW. Scatec indique que les accords de prêt sont signés et que la construction commence. La mise en service commerciale est visée au premier semestre 2028.
La production attendue est estimée à environ 1,4 térawattheure par an. La batterie doit aider à déplacer une partie de l’électricité solaire vers les périodes de forte demande, notamment en soirée. Elle ne remplace pas une production continue : elle permet surtout de mieux utiliser une énergie produite lorsque le soleil est disponible.
Un enjeu industriel et commercial
EgyptAlum est un acteur important de l’industrie égyptienne et l’un des grands producteurs d’aluminium du continent. L’entreprise reçoit l’électricité via le réseau national, selon un contrat d’achat d’électricité de 25 ans. Ce montage lie une installation renouvelable à un consommateur industriel précis, plutôt que de vendre toute la production sur le marché général.
L’enjeu dépasse la seule facture énergétique. D’après Scatec, Dandara devrait éviter plus de 550 000 tonnes d’émissions de dioxyde de carbone par an. La BAD souligne aussi l’exposition de l’aluminium égyptien aux nouvelles règles carbone européennes, entrées en vigueur en janvier 2026. Pour les producteurs qui exportent vers l’Europe, l’empreinte carbone devient un facteur de compétitivité, même si elle ne constitue pas l’unique déterminant des ventes.
Cette évolution concerne les dirigeants et les actionnaires, mais aussi les salariés d’EgyptAlum et les territoires concernés. La BAD estime que plus de 6 000 emplois de l’entreprise pourraient être concernés par la préservation de son accès au marché européen. Ce chiffre porte sur les emplois soutenus par l’activité industrielle ; il ne signifie pas que le chantier solaire créera autant de postes. La Banque prévoit environ 2 500 emplois temporaires pendant la construction et 23 emplois permanents pour l’exploitation.
Le financement reste toutefois exposé à des exigences techniques et financières. Les prêts sont sans recours direct sur l’État : les remboursements reposent principalement sur les revenus du projet et ses contrats. En revanche, l’obligation de paiement d’EgyptAlum bénéficie d’une garantie souveraine, selon Scatec. Le dispositif combine donc capitaux privés, prêts de banques de développement et garantie publique.
Une première étape dans la stratégie énergétique égyptienne
L’Égypte vise une part de plus de 42 % d’énergies renouvelables dans son mix électrique d’ici 2030, selon la stratégie énergétique nationale reprise par les autorités. Pour atteindre cet objectif, le pays doit augmenter ses capacités solaires et éoliennes, mais aussi renforcer son réseau et intégrer le stockage. Dandara répond à ces besoins, tout en orientant une partie de la production directement vers l’industrie.
Le projet complet, estimé à environ 650 millions de dollars, doit atteindre à terme près de 1 000 MW de solaire et 200 MWh de stockage, en deux phases. La première phase désormais financée ne doit donc pas être confondue avec la capacité finale. Scatec prévoit de commencer la construction de la seconde phase au premier semestre 2027.
Pour les consommateurs, les effets ne seront pas identiques. L’accord prévoit d’alimenter EgyptAlum ; il ne promet pas une baisse immédiate des tarifs pour les ménages, au Caire ou dans les gouvernorats. Dans les zones accueillant les travaux, l’activité de chantier peut apporter des emplois temporaires, tandis que l’intégration au réseau dépendra aussi des infrastructures de transport et de raccordement.
À l’échelle nord-africaine, Dandara illustre une voie de transition où les énergies renouvelables servent aussi à sécuriser les industries exportatrices. L’Union du Maghreb arabe, dont les projets d’intégration économique restent limités, ne constitue pas un marché électrique régional pleinement intégré. Le suivi portera donc d’abord sur l’avancement des travaux, la seconde phase et la capacité du réseau égyptien à absorber de nouvelles productions. Pour l’Égypte, le test sera concret : transformer un financement annoncé en électricité livrée, en baisse mesurable des émissions et en activité industrielle durable.