Un gramme d’or extrait dans une zone rurale du Nord-Kivu peut changer plusieurs fois de mains avant d’être raffiné en Ouganda. À chaque étape, sa valeur augmente ; son origine, elle, peut devenir plus difficile à établir. Pour les communautés congolaises, l’enjeu dépasse le commerce : il touche à la sécurité, aux revenus locaux et au contrôle des ressources.
Une route commerciale qui traverse les frontières
La République démocratique du Congo partage avec l’Ouganda une frontière où se croisent échanges commerciaux, opérations sécuritaires et flux de minerais. La RDC appartient à la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC), qui facilite l’intégration économique entre pays voisins, et à la Communauté de développement d’Afrique australe (SADC). Ces cadres régionaux rendent la traçabilité transfrontalière particulièrement importante : un contrôle efficace ne peut s’arrêter à la frontière congolaise.
L’or artisanal de l’est congolais rejoint des circuits d’achat et de transport reliant les zones minières aux villes commerciales, puis aux raffineries ougandaises. Une enquête publiée le 27 octobre 2026 par l’organisation d’investigation The Sentry décrit notamment un corridor entre Manguredjipa, Mambasa et Bafwasende, dans le Nord-Kivu, l’Ituri et la Tshopo. Les éléments qu’elle avance reposent sur des entretiens et des documents examinés par ses enquêteurs ; ils ne constituent pas un relevé exhaustif de toutes les exportations régionales.
La dynamique dépasse le seul secteur minier. La RDC cherche à renforcer son intégration aux marchés régionaux, tandis que les groupes armés restent actifs dans plusieurs provinces de l’Est. Les opérations militaires peuvent déplacer leurs réseaux sans les démanteler. Dans ce contexte, les activités économiques locales — y compris l’orpaillage — peuvent devenir des sources de revenus et d’influence.
Ce que révèlent les chiffres — et leurs limites
L’Ouganda s’est affirmé comme plateforme de raffinage et de négoce. D’après les chiffres du ministère ougandais des Finances, ses exportations d’or ont atteint 889 millions de dollars en août 2026, soit près de 60 % des exportations de marchandises du mois. La hausse annuelle annoncée est de 68,9 %. Le média ougandais Daily Monitor a également rapporté ces données à partir des chiffres de la Banque centrale. Ce niveau mesure la valeur exportée depuis l’Ouganda, pas l’origine du métal.
Selon The Sentry, les sites étudiés autour de Manguredjipa produiraient environ 800 kilogrammes d’or par an. L’organisation estime que les ADF pourraient en tirer entre un et 1,6 million de dollars annuels. Il s’agit d’une estimation, fondée sur des volumes, des marges et des prélèvements supposés, et non de recettes directement constatées dans les comptes du groupe. Ces chiffres locaux ne permettent pas non plus de calculer la part de l’or congolais dans les exportations ougandaises.
L’enquête décrit des passages successifs par des négociants de Manguredjipa, des comptoirs de Butembo et des raffineries en Ouganda, avant une revente vers les marchés internationaux. Pour illustrer l’évolution des marges, elle rapporte des prix relevés le 22 janvier 2026 : environ 123 dollars le gramme à Manguredjipa, 131 dollars à Butembo, puis 138 dollars auprès de raffineurs ougandais. Des opérateurs basés à Dubaï auraient payé entre 147 et 150 dollars. Ces observations ponctuelles ne décrivent pas tous les échanges ni les prix actuels.
La même enquête rapporte qu’au moins 30 des 54 acheteurs d’or encore actifs à Manguredjipa en mars 2026 achetaient, selon les informations recueillies, du métal provenant de sites sous influence des ADF ou d’autres groupes armés. C’est une allégation attribuée aux enquêteurs, et non un constat judiciaire visant chacun de ces négociants. Les mécanismes de traçabilité, affirme The Sentry, peuvent être contournés, notamment lorsque de l’or de différentes provenances est mélangé.
Pour les mineurs, les négociants et les habitants
Dans le secteur des Bapere, en territoire de Lubero, The Sentry signale plusieurs sites aurifères, dont Botambisi, Lata Bien, Mapendano et Mabuo. À Botambisi, le nombre de creuseurs serait passé d’environ 3 000 à 350 entre octobre 2025 et janvier 2026, après l’arrivée des ADF. La production y resterait estimée à cinq kilogrammes par semaine. Le média congolais spécialisé Mines.cd a repris ces données du rapport. Ces chiffres décrivent une situation locale rapportée, pas l’ensemble de l’activité minière du Nord-Kivu.
Pour les habitants, la présence d’un groupe armé peut limiter les déplacements, perturber l’accès aux sites et réduire les possibilités de travailler ou de vendre légalement. Les creuseurs sont exposés à la coercition ; les négociants légaux risquent de se retrouver mêlés à des chaînes opaques, volontairement ou non. Et lorsque les ventes échappent aux circuits officiels, l’État congolais perd en visibilité sur les volumes et les recettes fiscales. Les revenus peuvent aussi contribuer au financement d’acteurs armés.
Les ADF, groupe armé d’origine ougandaise affilié à l’État islamique, tireraient désormais une part majeure de leurs ressources de l’or, selon l’enquête. The Sentry estime que cette activité participe à leur autonomie financière, aux côtés du cacao, des enlèvements et de l’extorsion. Cette lecture ne signifie pas que chaque transaction dans la région finance le groupe : elle met en évidence des circuits précis décrits par les enquêteurs, dont l’étendue totale reste difficile à mesurer.
La responsabilité ne s’arrête pas à la mine
Le cas met en lumière un problème régional : la production peut être congolaise, tandis que l’achat, le raffinage et l’exportation se déroulent au-delà de la frontière. Le succès commercial du secteur aurifère ougandais ne prouve donc pas, à lui seul, une origine illicite. Mais il rend indispensables des contrôles capables de vérifier l’origine du métal et les intermédiaires qui le manipulent.
Pour Kinshasa, l’enjeu est de mieux encadrer l’or artisanal sans déplacer les mineurs vers des circuits encore moins visibles. Pour Kampala et les opérateurs de raffinage, il s’agit de vérifier les fournisseurs et de documenter les achats. Les négociants, transporteurs et acheteurs internationaux ont également un rôle : une traçabilité crédible doit suivre le métal jusqu’à sa destination, et pas seulement certifier son dernier point de passage.
La RDC est membre de l’EAC depuis 2022 et de la SADC depuis 1998. Ces deux organisations offrent des cadres de coopération régionale, mais la circulation des marchandises ne suffit pas à prévenir le blanchiment de l’origine des minerais. La suite dépendra de la capacité des autorités des deux pays à partager des informations, contrôler les chaînes d’approvisionnement et protéger les civils sans fragiliser davantage les moyens de subsistance locaux.