Une ligne à haute tension ne se résume pas à des pylônes entre deux frontières. Pour le Cameroun et le Tchad, elle doit aussi rendre possible un échange régulier d’électricité, avec des règles commerciales, des réseaux compatibles et des financements suffisants. Or le projet commun avance désormais par étapes, tandis que son calendrier et son coût restent à préciser.
Un projet régional revu à la baisse
Le Projet d’interconnexion des réseaux électriques du Cameroun et du Tchad (PIRECT) doit relier les deux réseaux et soutenir les échanges d’énergie en Afrique centrale. Approuvé en 2017, il s’inscrit dans un objectif plus large : renforcer l’accès à l’électricité et électrifier des localités situées le long du corridor. À l’origine, le programme prévoyait environ 1 024 kilomètres de lignes à haute tension dans les deux pays. La présentation du projet par la Banque africaine de développement décrit également sa dimension régionale et ses objectifs d’électrification.
Le Cameroun appartient à la Communauté économique des États de l’Afrique centrale (CEEAC), qui soutient l’intégration régionale. Le Tchad en est également membre. L’électricité produite dans un pays peut ainsi contribuer à l’approvisionnement de l’autre, mais seulement si les lignes, les postes de transformation et les accords commerciaux fonctionnent ensemble. Le projet est donc à la fois une infrastructure bilatérale et un test concret de coopération énergétique régionale.
La trajectoire a toutefois changé. En novembre 2025, le ministre camerounais de l’Eau et de l’Énergie, Gaston Eloundou Essomba, a annoncé devant les députés un déficit de financement de 287 milliards de FCFA pour la composante transfrontalière : 150 milliards pour le Cameroun et 137 milliards pour le Tchad. Le chiffre figure dans un exposé du ministère et a aussi été rapporté par Sika Finance.
Une première phase, mais pas encore un financement acquis
Pour adapter le chantier aux ressources disponibles, le comité technique conjoint a retenu le 7 août 2025 l’option dite « 2-bis », qui prévoit une réalisation en plusieurs phases. Le ministère camerounais a confirmé cette orientation dans son exposé sur le secteur de l’énergie. L’idée est de commencer par les équipements nécessaires à une première mise en service, plutôt que d’attendre le financement de l’ensemble du programme.
Après une mission d’évaluation menée par la Banque africaine de développement (BAD) du 12 au 16 octobre 2026, l’équipe camerounaise du projet a présenté une estimation de 221,3 millions d’euros, soit environ 145,2 milliards de FCFA, pour la première phase du volet camerounais. Elle prévoit 426 kilomètres de lignes de 225 kilovolts, le poste de Garoua II et l’extension de ceux de Wouro-Soua et Maroua. L’objectif annoncé est de permettre un transit de 100 mégawatts vers le Tchad à l’horizon 2030.
Cette somme est une estimation du périmètre redimensionné. Elle ne constitue pas l’annonce d’un nouveau financement approuvé par la BAD. Elle ne permet pas non plus de recalculer le déficit de 2025 : l’un correspond au coût estimé d’une phase réduite, l’autre à un besoin de financement supplémentaire pour la composante transfrontalière. Les informations disponibles ne détaillent ni les montants déjà couverts ni la répartition du coût entre les ouvrages.
Quelques éléments techniques demandent aussi des éclaircissements. Les appels d’offres publiés en août portaient sur 419,6 kilomètres de lignes côté camerounais, soit 6,4 kilomètres de moins que l’estimation présentée en octobre. Par ailleurs, le poste de Kousséri apparaissait comme tranche conditionnelle dans les documents d’appel d’offres, mais ne figure pas parmi les postes explicitement cités dans la nouvelle présentation. Il reste donc à préciser s’il est inclus dans l’enveloppe ou reporté à une phase ultérieure.
Le calendrier dépend encore des décisions formelles
Les procédures d’achat ont commencé, mais les marchés ne signifient pas que les travaux peuvent démarrer immédiatement. Les entreprises ont jusqu’au 18 novembre 2026 pour remettre leurs offres concernant les postes et jusqu’au 19 novembre pour les lignes. Les documents de la Société nationale de transport de l’électricité (Sonatrel), gestionnaire du transport au Cameroun, prévoient 34 mois de travaux après contractualisation.
De son côté, la cellule d’exécution de TchadElec indique que l’approbation formelle de la restructuration reste nécessaire avant la signature des contrats. Une mission réunissant notamment la BAD, les autorités tchadiennes et l’ingénieur-conseil s’est tenue à N’Djamena du 19 au 23 octobre afin de préparer le rapport de restructuration et d’actualiser le calendrier. La communication de la cellule tchadienne précise que les conditions de financement, les mesures environnementales et sociales ainsi que les modalités de passation des marchés figurent aussi parmi les points examinés.
Cette séquence rend incertaine la date de mise en service. Fin 2025, le gouvernement camerounais envisageait la fin de 2028 pour la première phase. L’objectif de transit de 100 mégawatts est désormais annoncé pour 2030. Le délai de 34 mois après signature, ajouté à l’approbation encore attendue, explique pourquoi le calendrier initial de fin 2027 paraît difficile à tenir. Une analyse d’Investir au Cameroun avait déjà relevé l’écart entre les délais contractuels prévus et cette échéance.
Des effets attendus au-delà des deux capitales
Pour les institutions et les entreprises publiques, le défi est de coordonner les infrastructures, les contrats de vente et les règles de transport. L’exploitation commerciale doit associer la Société camerounaise d’électricité (Socadel), TchadElec et la Sonatrel. Sans accord opérationnel sur les volumes, les tarifs et la gestion des incidents, une ligne achevée ne garantit pas à elle seule des échanges fiables.
Pour les habitants et les activités économiques, les bénéfices dépendront aussi des réseaux locaux. Les lignes de transport acheminent l’électricité sur de longues distances ; elles ne garantissent pas automatiquement un raccordement dans chaque commune traversée. Le projet initial prévoyait des actions d’électrification rurale, mais l’avancement de la phase réduite devra être suivi distinctement. Les ménages, les services publics et les petites entreprises ne profiteront donc pas tous au même rythme d’une hausse des échanges transfrontaliers.
À l’échelle de l’Afrique centrale, le PIRECT illustre une question centrale : comment transformer des ressources et des capacités de production inégalement réparties en services électriques plus fiables, sans laisser les projets dépendre d’un financement complet impossible à réunir rapidement ? Le prochain indicateur ne sera pas seulement la signature des marchés. Il faudra également vérifier l’approbation de la restructuration, le périmètre définitif des ouvrages, les échéances révisées et les conditions commerciales de l’électricité exportée vers le Tchad.