Construire une usine de transformation ne garantit pas qu’elle trouvera des acheteurs. C’est le défi que pose l’« aide pour le commerce » : financer routes, énergie et capacités productives compte, mais encore faut-il relier ces investissements à des marchés capables d’acheter les produits transformés.
Vingt ans d’investissements, une question de débouchés
Les 29 et 30 octobre 2026, l’Organisation mondiale du commerce (OMC) réunit à Genève sa dixième Conférence d’examen global de l’aide pour le commerce. Cette initiative, lancée en 2006, vise à aider les économies en développement à lever les obstacles qui freinent leur participation aux échanges internationaux.
Selon l’OMC, 795 milliards de dollars ont été mobilisés depuis le lancement du programme. Le financement a notamment contribué aux infrastructures, aux compétences et aux institutions nécessaires au commerce. Ce montant ne mesure toutefois pas, à lui seul, les emplois créés, la valeur ajoutée conservée dans les pays bénéficiaires ou les revenus des producteurs.
La différence est essentielle. Une route ou une alimentation électrique plus fiable peut réduire les coûts des entreprises. Mais la transformation locale dépend aussi de compétences, de financement accessible, de règles prévisibles et d’acheteurs prêts à conclure des contrats sur la durée. L’aide peut desserrer certains freins ; elle ne garantit ni la rentabilité d’une usine ni le partage équitable de ses revenus.
Le cacao ivoirien illustre la difficulté de changer de place dans la chaîne
Lors d’un échange organisé à Genève le 29 octobre, le président ivoirien Alassane Ouattara a défendu l’investissement dans les infrastructures, l’énergie et la logistique. Il a aussi rappelé les limites de cette stratégie : la Côte d’Ivoire peut améliorer les conditions d’installation des entreprises, mais doit encore trouver des débouchés pour les produits issus de la transformation du cacao.
Le pays, dont la capitale politique est Yamoussoukro et le principal centre économique Abidjan, cherche à aller au-delà de l’exportation des fèves. La pâte, le beurre et la poudre de cacao peuvent être produits localement ; leur vente dépend cependant de la capacité à accéder aux marchés et aux réseaux d’achat dominés par des acteurs déjà implantés. À Genève, Ouattara a évoqué l’idée de participer au capital de sociétés étrangères du chocolat pour favoriser l’achat de produits ivoiriens transformés, tout en reconnaissant les obstacles à cette démarche.
Le constat rejoint les priorités affichées par les autorités ivoiriennes en matière d’industrialisation. Il rappelle aussi que la transformation ne se résume pas à déplacer une étape de production. Elle pose la question du pouvoir de négociation entre pays producteurs, industriels, distributeurs et marques. Pour les producteurs de cacao, une hausse de la transformation nationale n’entraîne pas automatiquement une hausse de leurs revenus : celle-ci dépend notamment des prix, des coûts de production et de la répartition de la valeur au sein de la filière.
Les échanges régionaux peuvent élargir le marché
La directrice générale de l’OMC, Ngozi Okonjo-Iweala, a insisté sur des leviers relevant des gouvernements : simplifier les démarches administratives et réduire les coûts du commerce et de l’investissement. Elle a également évoqué l’Accord de l’OMC sur la facilitation des investissements pour le développement, dont la mise en œuvre reste un enjeu de coopération entre membres.
Un marché intérieur plus vaste peut également aider les entreprises à atteindre une échelle suffisante. Mais le chiffre de 20 % d’échanges intra-africains avancé lors de la rencontre doit être manié avec prudence : les estimations varient selon les années, les catégories de produits et les méthodes de calcul. La Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement estimait à 16 % la part du commerce intra-africain dans les échanges du continent en 2022, contre 68 % pour le commerce réalisé à l’intérieur de l’Europe. Ces données ne sont pas directement interchangeables avec le chiffre cité à Genève, mais elles confirment que le commerce régional africain reste limité par rapport à d’autres grandes régions.
La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), qui vise à faciliter les échanges entre pays africains, peut contribuer à élargir ces débouchés. Encore faut-il réduire concrètement les obstacles aux frontières, améliorer les liaisons de transport et appliquer les règles commerciales. Les effets ne seront pas uniformes : les entreprises déjà capables d’exporter risquent d’en profiter plus vite que les petites sociétés, tandis que les commerçantes et commerçants transfrontaliers du secteur informel restent souvent mal comptabilisés dans les statistiques officielles.
Mesurer les résultats au-delà des montants annoncés
L’enjeu de la réunion genevoise est donc aussi celui de l’évaluation. Les montants investis indiquent une mobilisation de ressources, pas encore leur impact concret. Pour apprécier cet impact, il faut suivre les coûts de transport et d’énergie, les délais aux frontières, la part de transformation réalisée localement et l’accès des petites entreprises aux marchés.
Cette lecture permet également de distinguer les intérêts en présence. Les États cherchent à diversifier leurs économies et à accroître leurs recettes ; les entreprises veulent des infrastructures fiables et des règles lisibles ; les populations attendent des emplois et des revenus qui dépassent les seuls pôles industriels. En Côte d’Ivoire, cela signifie que les bénéfices d’une industrie du cacao ne se jugeront pas seulement au volume transformé à Abidjan, mais aussi à la place laissée aux producteurs et aux activités liées dans les régions cacaoyères.
Pour les pays africains, le prochain test sera de relier les financements aux marchés régionaux et aux chaînes de valeur, plutôt que de compter uniquement les projets achevés. L’OMC met en avant la coopération entre gouvernements, investisseurs et partenaires commerciaux. La question décisive reste celle de la capacité des pays producteurs à convertir les infrastructures et les investissements en commandes, en valeur ajoutée locale et en revenus mieux répartis.
Sources de contexte : présentation de l’examen global 2026 par l’OMC ; ministère ivoirien du Commerce sur la rencontre de Genève ; rapport 2024 de la CNUCED sur le commerce africain ; rapport économique 2025 de la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique.