Produire davantage d’engrais sur le continent ne dépend pas seulement des gisements de gaz ou de la demande agricole. Il faut aussi des équipements capables de transformer les matières premières en intrants utilisables par les cultivateurs. Deux projets, en Éthiopie et en Afrique du Sud, illustrent cette montée en puissance industrielle, mais aussi les étapes qui séparent une annonce d’une usine opérationnelle.
À Gode, l’objectif est de transformer le gaz en urée
Le 28 octobre 2026, le conglomérat nigérian Dangote Group a confié à l’espagnol Técnicas Reunidas la fourniture de deux réformeurs pour son futur complexe d’ammoniac et d’urée à Gode, dans la région Somali, au sud-est de l’Éthiopie. L’entreprise espagnole réalisera leur conception, leur approvisionnement et leur fabrication, avant une livraison prévue sous 18 mois. Le montant du contrat n’a pas été communiqué.
Un réformeur convertit le gaz naturel et la vapeur d’eau en un gaz riche en hydrogène. Cet hydrogène sert ensuite à produire l’ammoniac, matière première de l’urée, un engrais azoté. Il s’agit donc d’un équipement central du procédé, mais pas de l’ensemble de l’usine.
Le projet est développé par Dangote Group et Ethiopian Investment Holdings, le véhicule d’investissement stratégique de l’État éthiopien. L’accord d’actionnaires signé en août 2025 prévoyait une participation de 60 % pour le groupe nigérian et de 40 % pour la partie éthiopienne. La capacité annoncée atteint trois millions de tonnes d’urée par an.
Les montants avancés ont évolué. L’accord initial évaluait le projet à 2,5 milliards de dollars. En 2026, Dangote a évoqué un investissement supérieur à 4 milliards, en intégrant des infrastructures et activités associées. Il faut distinguer ce budget global du contrat d’équipements attribué à Técnicas Reunidas, dont la valeur reste inconnue.
L’Éthiopie cherche à réduire sa dépendance aux achats extérieurs d’engrais. Une stratégie agricole publiée par l’Institut international de recherche sur les cultures des zones tropicales semi-arides estime que le pays a importé en moyenne environ 1,6 million de tonnes d’engrais par an entre 2020 et 2023. Une production locale pourrait limiter l’exposition aux prix et aux délais d’approvisionnement internationaux. Elle ne garantit toutefois pas, à elle seule, un accès abordable dans toutes les régions.
Coega mise sur l’hydrogène renouvelable
Le deuxième dossier se situe en Afrique du Sud. Le 16 septembre 2026, Hive Hydrogen South Africa a attribué à Técnicas Reunidas les études d’ingénierie préliminaire détaillée, dites FEED, pour un projet d’hydrogène vert et d’ammoniac dans la zone économique spéciale de Coega, près de Gqeberha et du port de Ngqura, dans la province du Cap-Oriental.
Le promoteur vise environ un million de tonnes d’ammoniac vert par an et annonce un investissement de 1,8 milliard de dollars. Contrairement au projet éthiopien, le procédé envisagé doit utiliser de l’hydrogène produit par électrolyse à partir d’électricité renouvelable. L’ammoniac pourrait alimenter des usages industriels et agricoles, ainsi que des marchés d’exportation.
La mission confiée à Técnicas Reunidas porte sur la définition technique du projet, et non sur la construction complète. Une éventuelle étape de conception, d’approvisionnement et de construction dépendra des résultats des études, des autorisations, du financement et d’une décision finale d’investissement. La capacité annoncée et le montant prévisionnel restent donc des objectifs de projet, pas une production déjà acquise.
Des retombées qui dépendront des choix locaux
Ces deux installations reposent sur des modèles énergétiques différents. À Gode, le gaz naturel doit fournir l’hydrogène nécessaire à la fabrication de l’ammoniac. À Coega, le projet mise sur des énergies renouvelables et l’électrolyse. Dans les deux cas, l’ammoniac sert de maillon entre la production d’hydrogène et celle d’engrais, mais aussi de produit industriel pouvant être transporté.
Pour les États, produire localement peut réduire les sorties de devises et sécuriser une partie des approvisionnements. Pour les agriculteurs, l’effet concret dépendra du prix final, de la distribution et de la disponibilité au moment des semis. Une grande capacité nationale ne signifie pas automatiquement que les petites exploitations, éloignées des pôles industriels et des axes logistiques, bénéficieront d’un engrais moins cher.
La valeur créée sur place comptera également. Les contrats d’ingénierie et d’équipements spécialisés mobilisent des compétences internationales. Les gouvernements et partenaires locaux devront aussi préciser la place de la main-d’œuvre nationale, des fournisseurs du pays, de la formation et des infrastructures de transport. À Gode, l’accès au gaz et l’acheminement des produits seront déterminants. À Coega, l’électricité renouvelable, l’eau, le stockage et les débouchés portuaires pèseront sur la viabilité du projet.
Ces projets s’inscrivent dans un paysage industriel africain déjà diversifié. Le groupe Dangote exploite au Nigeria une importante unité d’urée à Lagos. En Afrique du Nord, les activités de Técnicas Reunidas ont surtout concerné le gaz et le raffinage, notamment en Algérie. La nouvelle étape consiste à étendre ses contrats vers les chaînes de production d’ammoniac et d’engrais, dans des contextes énergétiques distincts.
Une portée régionale, sous réserve de réalisation
Si l’usine de Gode atteint son objectif, l’Éthiopie pourrait réduire une partie de ses achats d’urée et envisager des ventes aux pays voisins. Une telle perspective intéresse la Corne de l’Afrique, où les besoins agricoles et les contraintes d’approvisionnement dépassent les frontières nationales. Mais les exportations dépendront d’abord de la mise en service, de la demande intérieure et des coûts de transport.
Le projet sud-africain s’inscrit, lui, dans les ambitions de la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC), organisation régionale dont l’Afrique du Sud est membre, autour des énergies renouvelables et de nouveaux produits industriels. L’ammoniac vert pourrait relier la production d’électricité, l’industrie chimique et les échanges maritimes. Sa compétitivité dépendra notamment du coût de l’énergie et de la capacité à conclure des contrats d’achat durables.
Le signal est donc celui d’un élargissement des investissements industriels, pas encore celui d’une autonomie acquise en engrais. Les prochaines étapes seront concrètes : livraison des équipements à Gode, avancement du chantier et raccordement aux ressources gazières en Éthiopie ; achèvement des études, sécurisation du financement et décision d’investissement à Coega. C’est à ces jalons que se mesurera la transformation des annonces en production utile aux économies locales.