À Brazzaville, la panne d’une pompe peut immobiliser bien plus qu’une voiture. Quand l’essence manque, taxis, motos et petits commerces perdent des heures de travail, tandis que les usagers doivent chercher un autre moyen de se déplacer. La crise de septembre 2026 rappelle ainsi qu’un pays producteur de pétrole peut rester vulnérable dès qu’il s’agit de livrer du carburant à la pompe.

Du pétrole brut, mais une chaîne d’approvisionnement fragile

La République du Congo produit du pétrole, mais le brut extrait ne devient pas automatiquement l’essence ou le gasoil consommés dans le pays. Il faut le raffiner, importer les produits manquants, les stocker puis les acheminer vers les stations. Chaque étape dépend d’infrastructures et de financements distincts.

Au centre de cette chaîne se trouve la Congolaise de raffinage (CORAF), installée à Pointe-Noire et filiale de la Société nationale des pétroles du Congo (SNPC). C’est l’unique raffinerie du pays. La part de la demande nationale qu’elle couvre est généralement estimée autour de 60 %, le reste étant importé. Les proportions varient selon les périodes et les produits.

Le pétrole brut est une richesse d’exportation, mais sa transformation locale et sa distribution sont des activités différentes. De plus, la production de brut est organisée par des contrats de partage de production : une partie revient aux entreprises partenaires et une autre à l’État. La disponibilité du brut pour la raffinerie dépend donc aussi des volumes affectés à celle-ci.

Cette dépendance se lit à l’échelle régionale. Le Congo appartient à la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC), qui réunit six pays autour d’un marché commun et du franc CFA. Pourtant, l’existence de cette communauté ne garantit pas, à elle seule, des livraisons transfrontalières rapides : transport, stocks, financements et accords d’approvisionnement restent déterminants.

À Brazzaville, l’attente se répercute sur les déplacements

En septembre 2026, des automobilistes et des chauffeurs ont signalé des files d’attente et des stations sans carburant dans plusieurs quartiers de Brazzaville. Certains sont repartis sans avoir pu remplir leur réservoir. D’autres ont cherché des bidons auprès de vendeurs informels, où le litre pouvait coûter plusieurs fois le prix pratiqué en station, selon les témoignages recueillis à ce moment-là.

La crise ne touche pas tous les ménages de la même manière. Pour un chauffeur de taxi ou de moto, quelques heures sans essence signifient moins de courses et une recette quotidienne amputée. Les passagers, eux, peuvent subir des trajets plus longs ou des tarifs plus élevés. Les petites entreprises qui dépendent de véhicules ou de groupes électrogènes voient aussi leurs coûts augmenter.

Les difficultés dépassent désormais les transports. Le 27 octobre, les Dépêches de Brazzaville rapportaient que le manque de gasoil affectait les réseaux de télécommunications et que l’Autorité de régulation des postes et communications électroniques travaillait avec la SNPC sur l’approvisionnement. Cela montre que le carburant alimente également des services essentiels, au-delà des déplacements individuels.

La vente informelle répond à une demande immédiate, mais elle se fait à un prix que tous ne peuvent pas payer. Elle souligne aussi l’écart entre le prix officiel et le coût d’accès au produit lorsque les stations sont à sec. Les témoignages disponibles signalent ces pratiques, sans permettre d’en mesurer l’ampleur ni d’établir des responsabilités individuelles.

Arrêt technique, importations et moyens de paiement

La CORAF a été arrêtée pour maintenance à partir du 8 septembre 2026. Lors d’une visite parlementaire sur le site, le 30 septembre, un représentant de la raffinerie a confirmé l’arrêt et indiqué qu’une reprise était attendue au plus tard le 10 octobre. La délégation sénatoriale a ainsi apporté un élément indépendant sur le calendrier de la maintenance et le rôle de la raffinerie.

Cette confirmation ne suffit toutefois pas à expliquer toutes les ruptures. Quand la production locale baisse, il faut compenser par des importations. Or, le Premier ministre Anatole Collinet Makosso a évoqué, lors d’une réunion du Parti congolais du travail les 3 et 4 octobre, plusieurs contraintes : moins de lots de brut attribués à la raffinerie et des capacités financières limitées pour les achats de produits raffinés. Ces éléments ont été rapportés par la presse congolaise et un compte rendu secondaire ; ils doivent être compris comme des explications attribuées au chef du gouvernement, et non comme un audit indépendant du système.

Le prix payé à la pompe ne reflète pas nécessairement le coût d’achat à l’international. Une étude publiée par Unicongo décrit un système de prix administrés et les tensions financières qu’il peut entraîner pour les acteurs chargés de l’approvisionnement. En période de difficulté, les importateurs doivent donc trouver les fonds nécessaires pour acheter et acheminer le carburant, même si le prix de vente intérieur ne couvre pas tous les coûts.

La logistique compte tout autant. La CORAF se trouve à Pointe-Noire, tandis que la demande est importante à Brazzaville et dans d’autres régions. Le stockage et le transport reposent notamment sur la Société commune de logistique, ainsi que sur le rail et la route. Une livraison disponible au port ne signifie donc pas qu’elle peut être distribuée immédiatement dans chaque station.

La reprise annoncée ne règle pas les fragilités de fond

Le 5 octobre, après la réunion politique des 3 et 4 octobre, des responsables du PCT ont relevé une amélioration de la disponibilité du supercarburant, tout en signalant que les difficultés concernant le gasoil persistaient. Ce constat invite à distinguer la reprise de la production à la raffinerie d’un retour uniforme à la normale dans les stations : les produits, les stocks et les circuits de distribution ne sont pas interchangeables.

Pour les autorités, l’enjeu immédiat est de sécuriser les importations et d’acheminer les volumes disponibles. À plus long terme, la répétition des pénuries pose la question de la régularité de la maintenance, de la capacité de raffinage, des stocks de sécurité et du financement des achats. Elle met aussi en lumière la concentration de responsabilités autour de la SNPC et les règles permettant aux distributeurs agréés de participer aux importations. Un rapport du ministère congolais des Finances, réalisé avec une assistance technique, décrit ce rôle central et le cadre de recours aux importateurs agréés.

La crise de septembre rappelle enfin que la sécurité énergétique ne se mesure pas seulement au volume de pétrole extrait. Elle dépend aussi de la capacité à transformer une ressource nationale en produits disponibles, à un prix accessible, dans les villes comme dans les régions. Pour les Congolais, le prochain indicateur concret sera la continuité des livraisons, notamment de gasoil, au-delà de la reprise annoncée de la CORAF.