En Libye, une décision sur la direction de la Banque centrale a été suivie, le 22 octobre, par l’entrée de personnes non identifiées dans son siège à Tripoli. L’établissement dénonce une atteinte à ses locaux. L’épisode remet au premier plan une question essentielle : qui peut décider de la direction d’une institution chargée de gérer les revenus pétroliers du pays ?
Une transition annoncée, mais pas encore tranchée
La présidence de la Chambre des représentants, basée dans l’est du pays, a annoncé le 22 octobre qu’elle acceptait « en principe » la démission de Naji Issa, déposée en août. Elle a désigné Fawzi Musbah Abukhzam, membre du conseil d’administration de la Banque centrale, pour assurer temporairement les fonctions de gouverneur. La démission doit encore être examinée par la Chambre en séance plénière. L’Agence de presse libyenne a rapporté cette décision et ses modalités provisoires.
La portée de cette annonce reste contestée. Des responsables du Haut Conseil d’État, institution basée à Tripoli et impliquée dans les arrangements politiques libyens, ont exprimé des positions divergentes sur la démission et la désignation intérimaire. Le gouverneur lui-même aurait contesté la mesure, selon des médias libyens. Ces désaccords rendent incertain le statut effectif de la passation, au-delà de la décision publiée par la présidence parlementaire.
Quelques heures après l’annonce, la Banque centrale a déclaré qu’une force et d’autres personnes étaient entrées dans son siège, puis dans le bureau du gouverneur, en son absence. Elle n’a pas identifié les personnes ni détaillé les circonstances. Dans son communiqué, l’institution a mis en cause les parties impliquées et rappelé que le ministère de la Défense est chargé de protéger le bâtiment. Le gouvernement basé à Tripoli n’avait pas réagi au moment des comptes rendus publiés le 22 octobre.
La dépêche de l’Agence de presse libyenne sur la réaction de la Banque centrale confirme la date et les termes de l’accusation. L’agence a également rendu compte de la décision provisoire concernant le gouverneur. L’intrusion demeure, à ce stade, une version attribuée à l’institution : aucune identification indépendante des personnes présentes n’a été publiée.
La Banque centrale, au cœur d’un équilibre fragile
La Libye reste divisée entre des autorités concurrentes à l’ouest et à l’est, malgré les démarches engagées pour rapprocher ses institutions. La Banque centrale occupe une place stratégique dans cet équilibre. Elle gère les finances publiques et les revenus issus des hydrocarbures, principale ressource de l’État. Une crise de gouvernance dans cette institution peut donc dépasser la question de son dirigeant.
Le précédent de 2024 rappelle les conséquences possibles. Une confrontation autour de la direction de la Banque avait alors perturbé la production pétrolière et les échanges financiers. La Banque mondiale a estimé que la production d’hydrocarbures avait reculé durant cette crise. Ce précédent ne signifie pas qu’une répétition est inévitable, mais il montre pourquoi les décisions concernant l’institution sont suivies de près par les acteurs économiques et politiques.
La nomination de Naji Issa, en 2024, avait suivi un accord entre les principales institutions libyennes, sous facilitation des Nations unies. Cette recherche de compromis répondait à une crise qui avait opposé des responsables de l’ouest et de l’est sur le contrôle de la Banque. Or, l’annonce d’octobre 2026 intervient alors que l’accord sur une démission ancienne et son remplacement temporaire soulèvent de nouvelles questions de procédure et de consentement entre institutions.
Le désaccord ne se limite donc pas aux personnes. Il porte aussi sur la manière de désigner les responsables d’une institution souveraine et sur la capacité des organes concurrents à agir de concert. La Banque centrale, de son côté, affirme qu’elle ne saurait être tenue responsable d’éventuelles mesures prises à la suite de l’intrusion et dit se réserver des recours juridiques pour protéger ses bureaux et ses documents.
Des effets qui dépassent les bureaux de Tripoli
Pour les habitants, les tensions institutionnelles peuvent avoir des conséquences concrètes si elles affectent les paiements publics, les importations ou l’accès aux devises. Les salariés de l’État et les entreprises dépendantes des transactions bancaires sont particulièrement exposés aux retards ou aux incertitudes. Dans les régions, les effets peuvent varier selon l’accès aux services financiers et la dépendance à la dépense publique. Aucun impact direct sur ces services n’avait toutefois été établi dans les informations disponibles sur l’incident.
Les partenaires économiques observent aussi la stabilité de la gouvernance financière. Une institution dont la direction est contestée peut compliquer la planification budgétaire et la confiance dans les procédures de paiement. Mais il serait prématuré de conclure que l’intrusion annoncée a, à elle seule, provoqué une perturbation financière : les sources consultées ne signalent pas de suspension des opérations de la Banque à la suite de cet épisode.
Le dossier s’inscrit enfin dans un calendrier politique incertain. Le 30 août, des acteurs libyens ont signé, sous l’égide de la Mission d’appui des Nations unies en Libye, un accord portant sur des étapes vers des élections et la réunification des institutions. Dans son point au Conseil de sécurité du 14 octobre, la représentante spéciale de l’ONU a toutefois signalé que le Haut Conseil d’État rejetait certaines décisions prises par la Chambre des représentants. La querelle autour de la Banque centrale révèle ainsi l’écart qui persiste entre les engagements de rapprochement et leur mise en œuvre.
À l’échelle de l’Afrique du Nord, la stabilité des institutions libyennes compte aussi pour les échanges régionaux et la gestion des ressources énergétiques. Pour l’Union africaine et les voisins de la Libye, l’enjeu dépasse cette nomination : il s’agit de savoir si les institutions nationales peuvent fonctionner sans devenir le terrain d’affrontements politiques. Les prochaines étapes à surveiller sont la décision définitive de la Chambre sur la démission, la clarification du rôle d’Abukhzam et toute réponse officielle aux accusations de la Banque.