Au nord du Mozambique, le redémarrage d’un vaste chantier gazier attire de nouveau des milliards de dollars. Mais l’investissement annoncé par l’Inde ne garantit pas, à lui seul, que les retombées attendues profiteront largement aux Mozambicains.
Le projet Mozambique LNG se trouve dans le bassin du Rovuma, dans la province de Cabo Delgado. Il relie deux enjeux qui dépassent les frontières du pays : la place du Mozambique sur les marchés mondiaux du gaz et la sécurité énergétique de l’Inde. Il remet aussi au premier plan une question nationale : comment transformer des ressources exportées en emplois, recettes publiques et énergie accessibles localement ?
Un chantier relancé, mais encore loin de produire
Le 26 octobre 2026, Bharat Petroleum Corporation Limited (BPCL), entreprise publique indienne, a indiqué prévoir 1,8 milliard de dollars supplémentaires pour Mozambique LNG. Lors de sa conférence sur les résultats trimestriels, son directeur financier, Vetsa Rama Krishna Gupta, a évalué à environ 2,8 milliards de dollars les sommes déjà engagées. Avec les dépenses futures et l’exploration, l’investissement total de BPCL pourrait atteindre 4,5 à 4,6 milliards de dollars, selon les propos rapportés lors de cette conférence.
BPCL possède 10 % du projet. L’opérateur, TotalEnergies, en détient 26,5 %. Le consortium compte aussi l’entreprise publique mozambicaine ENH, le japonais Mitsui et plusieurs partenaires asiatiques, dont d’autres sociétés indiennes et thaïlandaises. La première phase prévoit deux unités de liquéfaction, capables de produire ensemble environ 13 millions de tonnes de gaz naturel liquéfié (GNL) par an. Le GNL est du gaz refroidi pour être transporté par navire.
Le calendrier a toutefois connu plusieurs années de retard. En 2021, le consortium a suspendu les travaux et déclaré la force majeure, une clause contractuelle permettant de justifier l’arrêt d’un projet en raison de circonstances exceptionnelles, après la dégradation de la sécurité à Cabo Delgado. La force majeure a été levée en novembre 2025. TotalEnergies et les autorités mozambicaines ont annoncé la reprise complète des activités à terre et en mer le 29 janvier 2026.
Les chiffres d’avancement varient selon la date et la source. BPCL évoquait 47 % d’avancement en septembre 2026. Lors de l’annonce de la reprise, TotalEnergies estimait le projet achevé à 40 % et visait une première production de GNL en 2029. BPCL, de son côté, a évoqué une arrivée du gaz vers le milieu de 2028. Ces échéances ne décrivent pas nécessairement la même étape : l’entreprise indienne parle de ses prévisions d’approvisionnement, tandis que l’opérateur situe la première production du projet en 2029. Elles restent donc à suivre de près.
Pour l’Inde, sécuriser des volumes sur le long terme
La participation de BPCL s’inscrit dans une stratégie indienne de diversification des approvisionnements. Le groupe a indiqué avoir conclu un contrat d’achat portant sur un million de tonnes de GNL par an, destinées à l’Inde. Il propose actuellement ces volumes à des clients potentiels et espère conclure des accords commerciaux dans les prochains trimestres. L’investissement permet ainsi à BPCL de miser à la fois sur une part du projet et sur l’accès futur à une ressource énergétique.
Cette relation dépasse l’entreprise. Pour l’Inde, l’achat de gaz mozambicain ajouterait une origine à un portefeuille d’importations diversifié. Pour le Mozambique, le financement indien confirme l’intérêt de partenaires asiatiques pour les réserves du Rovuma. Mais les bénéfices ne se répartissent pas automatiquement entre les acteurs : les investisseurs recherchent des rendements et des livraisons fiables, tandis que l’État doit négocier les recettes, les emplois locaux et les retombées pour les régions concernées.
À Maputo, les autorités doivent aussi composer avec le coût du redémarrage et les engagements du consortium. Dans Cabo Delgado, les habitants et les entreprises locales sont directement concernés par la sécurité, l’accès aux terres, le recrutement et les possibilités de sous-traitance. La reprise annoncée apporte de l’activité sur le site, mais ne suffit pas à mesurer la qualité des emplois ni la part des fournisseurs mozambicains. Ces éléments conditionneront la portée économique du projet au-delà des exportations.
Des retombées attendues sous contrainte de sécurité
Le retour des équipes ne fait pas disparaître les risques dans le nord du pays. Les attaques et les déplacements de population dans la province ont marqué la trajectoire du projet. La coopération sécuritaire avec le Rwanda a également accompagné la reprise. Pour le consortium, la continuité du chantier dépend donc de conditions de sécurité durables. Pour les populations, l’enjeu est aussi de pouvoir vivre et travailler dans les zones touchées, sans que la protection des installations devienne l’unique mesure de la stabilité.
Le gaz ne résout pas non plus à lui seul les besoins énergétiques du pays. Une production principalement destinée à l’exportation ne signifie pas que les ménages ou les entreprises mozambicaines disposeront automatiquement de davantage d’électricité ou de gaz à prix abordable. La question du contenu local — la part des emplois, des achats et des compétences confiée aux acteurs du pays — reste donc centrale pour juger les effets concrets de l’investissement.
À l’échelle régionale, le projet s’inscrit dans les ambitions énergétiques de la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC), qui réunit le Mozambique et ses voisins d’Afrique australe. Les exportations de GNL peuvent renforcer le poids du pays dans les échanges internationaux, tout en faisant de la stabilité du nord un enjeu pour les partenaires régionaux. Elles posent aussi la question de l’équilibre entre exportations, besoins domestiques et objectifs de développement à long terme.
Les prochaines étapes seront déterminantes : l’évolution du chantier, la tenue des délais de production et la concrétisation des contrats commerciaux annoncés par BPCL. Il faudra aussi observer comment Maputo encadre les coûts, les engagements envers les entreprises locales et l’accès aux retombées dans Cabo Delgado. Le pari gazier du Mozambique est de nouveau financé ; sa réussite se mesurera autant aux cargaisons exportées qu’aux bénéfices durables obtenus dans le pays.