Dans l’est de la République démocratique du Congo, l’or peut quitter une zone minière par des circuits commerciaux ordinaires avant d’aboutir à l’étranger. Cette chaîne complique la lutte contre les financements armés : sanctionner des intermédiaires financiers ne suffit pas si le métal continue de trouver des acheteurs.

Un commerce local connecté aux marchés régionaux

Les Forces démocratiques alliées (ADF), groupe armé affilié à l’organisation État islamique, opèrent notamment au Nord-Kivu et en Ituri. Elles ne doivent pas être confondues avec le M23 ni avec les groupes d’autodéfense dits Wazalendo, dont les trajectoires et les alliances diffèrent.

Dans l’est congolais, l’or artisanal circule entre sites d’extraction, négociants et comptoirs d’achat, puis franchit les frontières pour être traité ou réexporté. L’Ouganda voisin est à la fois un partenaire militaire de Kinshasa dans les opérations contre les ADF et un maillon important des circuits de raffinage régionaux. Cette double réalité rend la coopération sécuritaire et le contrôle commercial étroitement liés.

Depuis la fin de 2021, les armées congolaise et ougandaise conduisent l’opération Shujaa contre les ADF. Les opérations ont affaibli certains bastions, mais le groupe reste actif dans des zones rurales éloignées et des couloirs miniers. La mission des Nations unies en RDC a documenté l’élargissement des opérations conjointes en Ituri en 2025, ainsi que des attaques de représailles attribuées aux ADF.

Les sanctions ne coupent pas toutes les sources de revenus

Le 23 juillet 2024, le Trésor américain a sanctionné plusieurs personnes liées aux réseaux de financement de l’État islamique en Afrique. Parmi elles figurait Abubakar Swalleh, que Washington accusait de faciliter des transferts de fonds depuis l’Afrique australe vers la RDC. Les sanctions américaines peuvent notamment geler les avoirs relevant de la juridiction des États-Unis et interdire certaines transactions avec les personnes désignées.

Mais elles ne ferment pas automatiquement les mines, ne contrôlent pas chaque achat et ne bloquent pas les circuits commerciaux qui échappent à leur portée. Un rapport de l’équipe de surveillance des sanctions de l’ONU, publié en février 2026, estimait que les ADF dépendaient largement de ressources générées sur place et recevaient peu de financements extérieurs. L’extorsion d’activités économiques locales figure parmi ces ressources.

Une enquête publiée le 27 octobre 2026 par The Sentry décrit le rôle de l’or dans cette autonomie. À Manguredjipa, dans le secteur de Bapere, territoire de Lubero au Nord-Kivu, le groupe imposerait des prélèvements, contrôlerait certains sites ou réglementerait l’accès à l’exploitation. Ces pratiques pèsent sur les creuseurs et les négociants, mais aussi sur les communautés dont l’activité dépend du commerce minier.

Selon l’enquête, au moins 30 des 54 acheteurs encore actifs à Manguredjipa en mars 2026 s’approvisionnaient sciemment auprès de mines contrôlées par les ADF ou d’autres groupes armés. Une partie de l’or était ensuite vendue à des comptoirs agréés à Butembo, avant d’être acheminée vers des raffineries ougandaises. Le passage par un comptoir légal ne prouve donc pas, à lui seul, que le métal a été extrait hors de toute zone sous influence armée.

The Sentry évalue entre un et 1,6 million de dollars par an les revenus que les ADF pourraient tirer des sites aurifères de Manguredjipa. Cette estimation repose sur des hypothèses de prélèvement et sur des comparaisons avec d’autres contextes de conflit. Elle concerne une zone précise : ce n’est ni un bilan comptable vérifié du groupe ni une mesure de l’ensemble de ses revenus.

Formaliser l’achat sans négliger la sécurité

Le trafic prive aussi l’État congolais de recettes et fragilise les efforts visant à structurer la filière artisanale. Depuis la fin du partenariat avec Primera Group en 2024, Kinshasa s’appuie notamment sur DRC Gold Trading, entreprise publique chargée d’acheter et de commercialiser l’or artisanal. La société affirme avoir exporté 3,5 tonnes en 2025. Ce chiffre, communiqué par l’entreprise, doit être distingué des estimations portant sur l’or qui échappe aux circuits officiels.

DRC Gold Trading cherche à rendre la vente légale plus accessible. En août 2026, elle a conclu un accord avec la Caisse générale d’épargne du Congo pour installer des guichets de paiement dans ses locaux. L’objectif est de faciliter et de sécuriser les transactions des négociants. L’entreprise étend également ses points d’achat afin de réduire les déplacements nécessaires pour vendre le métal.

Ces mesures peuvent aider, mais elles ne remplacent ni la sécurité sur les sites ni des liquidités suffisantes pour payer rapidement les vendeurs. Pour un négociant, la proximité, le prix et la certitude d’être payé influencent le choix du circuit. Si le marché informel offre une transaction plus rapide ou moins risquée, l’existence d’un acheteur public ne garantit pas que l’or lui sera vendu.

Les conséquences ne sont pas les mêmes pour tous. Les autorités perdent des recettes et des moyens de contrôle. Les acheteurs et les raffineurs risquent de faire entrer dans leur chaîne d’approvisionnement de l’or lié à des groupes armés. Sur le terrain, les creuseurs et les petits commerçants peuvent subir prélèvements, contraintes et insécurité, tandis que les bénéfices du commerce s’éloignent des zones d’extraction.

Suivre la chaîne au-delà de la frontière

The Sentry appelle à enquêter sur les négociants, exportateurs, raffineurs et intermédiaires financiers qui faciliteraient l’arrivée de cet or sur les marchés internationaux. L’enjeu est de cibler les débouchés commerciaux, et pas seulement les soutiens financiers identifiés à l’étranger. Toute mesure visant des personnes ou des entreprises doit toutefois s’appuyer sur des éléments vérifiables et respecter les procédures applicables.

Pour la RDC et l’Ouganda, la question dépasse le seul financement des ADF. Elle concerne la traçabilité d’une ressource stratégique, les recettes publiques et la crédibilité des contrôles dans les deux pays. Les données disponibles ne permettent pas d’assimiler tout l’or exporté par l’Ouganda à de l’or de contrebande ; elles soulignent plutôt la difficulté d’établir l’origine du métal lorsqu’il passe par plusieurs intermédiaires.

La prochaine étape sera de voir si les dispositifs congolais d’achat officiel peuvent gagner en présence dans les zones de production et si les autorités des pays de transit renforcent les vérifications sur l’origine de l’or. Tant que la traçabilité s’arrête à la porte d’une mine ou d’un comptoir, les sanctions financières risquent de ne viser qu’une partie des ressources qui permettent aux ADF de poursuivre leurs activités.