À Ouidah, un festival consacré au Vodun attire désormais des centaines de milliers de participants. Mais transformer cette affluence en revenus durables, sans réduire les pratiques culturelles à un décor touristique, reste le véritable défi du pari béninois.

Un pari économique ancré dans la sous-région

Le Bénin cherche à diversifier une économie exposée aux variations des marchés agricoles et aux échanges avec le Nigeria, son grand voisin. Le pays appartient à l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), qui partage notamment une monnaie et un marché commun avec sept autres États. Dans cette région, les politiques touristiques se jouent aussi à l’échelle des déplacements transfrontaliers et de la concurrence entre destinations.

La croissance béninoise a atteint 7,5 % en 2024, selon le Fonds monétaire international. Ce résultat témoigne d’une activité dynamique, mais ne signifie pas que les recettes du tourisme se répartissent automatiquement entre les territoires et les ménages. Le gouvernement présente ce secteur comme un moyen d’élargir les sources de revenus, au-delà des exportations et du transit commercial.

En 2022, le Conseil des ministres a fixé un objectif de deux millions de touristes annuels en 2030 et de plus de 700 000 emplois. Le plan stratégique touristique 2025-2029 prévoit, selon les chiffres rapportés, un budget supérieur à 1,2 milliard d’euros. Ce sont des ambitions publiques, pas des résultats déjà acquis. Le programme touristique présenté par le gouvernement béninois s’appuie sur une agence nationale chargée de coordonner la promotion, la formation et la qualité des services.

Du patrimoine vivant aux rendez-vous culturels

Le calendrier culturel constitue l’un des moteurs les plus visibles de cette stratégie. Les Vodun Days, organisés chaque janvier à Ouidah, mettent en lumière une tradition religieuse et culturelle longtemps marginalisée dans les représentations officielles. L’édition de 2025, tenue du 9 au 11 janvier, a rassemblé plus de 435 000 participants, selon les autorités béninoises et les chiffres attribués à l’INStaD, l’Institut national de la statistique et de la démographie. Le bilan officiel des Vodun Days 2025 documente cette fréquentation.

Le rendez-vous s’inscrit dans un paysage plus large. Porto-Novo accueille le Festival des Masques, tandis que d’autres événements mettent en avant les arts, la musique et les traditions royales. À Abomey, les palais royaux rappellent l’histoire du royaume du Danxomè. Inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO, ils témoignent d’une histoire politique et architecturale qui ne se limite pas à la mémoire de la traite. La présentation des palais royaux d’Abomey par l’UNESCO souligne aussi la place des familles royales et des communautés dans la gestion du site.

La fréquentation, à elle seule, ne mesure toutefois ni la qualité de la transmission ni le partage des revenus. Une étude de l’INStaD citée par le quotidien béninois L’Économiste indique que près de 70 % des unités économiques interrogées à Ouidah ont vu leur chiffre d’affaires progresser pendant l’événement. Les commerces concernés comprennent notamment la restauration, le transport, l’hébergement et la vente d’objets d’art. Ces données offrent un aperçu local, mais ne démontrent pas que les retombées bénéficient de façon égale à tous les habitants. Les retombées économiques locales rapportées à Ouidah mettent également en évidence l’effet de la période sur les prix de certains produits.

La mémoire, les investissements et les territoires

La politique patrimoniale concerne aussi les diasporas africaines. Promulguée le 2 septembre 2024, la loi 2024-31 ouvre, sous conditions, une procédure d’acquisition de la nationalité béninoise par reconnaissance pour des Afro-descendants majeurs pouvant établir un lien généalogique avec une personne déportée dans le cadre de la traite. Elle crée un cadre juridique de retour et d’appartenance, mais ne garantit ni crédit bancaire ni accès automatique à la propriété foncière. Le texte de la loi béninoise sur la nationalité des Afro-descendants précise les critères et les preuves recevables.

Sur le littoral, la Route des Pêches et les projets hôteliers doivent renforcer les capacités d’accueil entre Cotonou et Ouidah. À Porto-Novo, capitale du Bénin, les autorités misent sur les équipements culturels et le Festival des Masques. L’objectif est de mieux répartir les séjours et les dépenses, plutôt que de concentrer les visiteurs dans quelques sites et établissements haut de gamme.

Le prolongement de cette ambition vers Ganvié, les parcs et les régions de l’intérieur se heurte à des contraintes concrètes. Le nord du pays possède un patrimoine naturel important, mais l’insécurité dans le complexe transfrontalier W-Arly-Pendjari affecte les déplacements et la gestion des espaces protégés. En 2026, le Comité du patrimoine mondial de l’UNESCO a relevé la persistance de cette insécurité et demandé un suivi de la situation. La décision de l’UNESCO sur le complexe W-Arly-Pendjari rappelle que la protection du patrimoine et la sécurité des populations sont liées.

La réussite se mesurera au-delà des visiteurs

Pour les entreprises locales, les festivals peuvent ouvrir des marchés et créer des emplois ponctuels. Pour les habitants, ils peuvent aussi entraîner une hausse saisonnière des prix ou une pression accrue sur les sites. Entreprises, autorités municipales, communautés religieuses et acteurs culturels ont donc des intérêts distincts dans la façon d’organiser les événements et de préserver les lieux.

Le programme touristique présenté pour 2026-2033 vise désormais 2,5 millions de visiteurs internationaux par an à l’horizon 2033. Ce nouvel objectif, publié dans le programme de Romuald Wadagni, est plus ambitieux que la cible gouvernementale antérieure de deux millions de touristes en 2030. Les deux chiffres correspondent à des horizons et des périmètres différents : ils ne doivent pas être confondus. Les priorités touristiques annoncées pour 2026-2033 évoquent notamment Ganvié, les événements culturels et la formation professionnelle.

À l’échelle ouest-africaine, le Bénin met ainsi en avant un modèle qui associe patrimoine vivant, mémoire historique et investissements. Sa portée dépendra moins des annonces que de leur mise en œuvre : emplois qualifiés, conservation des sites, sécurité des déplacements et participation des communautés aux décisions. Ce sont ces résultats, observés de Ouidah à Porto-Novo et jusqu’aux régions de l’intérieur, qui permettront de juger si l’essor culturel devient un levier économique durable.