Une audience d’asile à Montreuil pose une question qui dépasse le parcours d’un homme : comment protéger les personnes capables de documenter des réseaux d’influence, lorsque leurs révélations touchent aux rapports de force dans leur pays ? Pour Ephrem Yalike-Ngonzo, journaliste centrafricain, la réponse de la justice française est attendue le 17 novembre 2026.

Un recours après le rejet de sa demande d’asile

Le 27 octobre, Ephrem Yalike-Ngonzo et sa compagne ont été entendus par la Cour nationale du droit d’asile (CNDA), à Montreuil. Ils contestent le rejet de leur demande d’asile, prononcé par l’administration française en juillet 2026. Selon les informations communiquées à l’audience, la décision est annoncée pour le 17 novembre.

La CNDA examine les recours contre les refus de protection. Elle doit apprécier les risques encourus en cas de retour, à partir des éléments présentés par les demandeurs et de la situation dans leur pays. L’audience permet notamment aux personnes concernées d’expliquer leur parcours et les raisons de leurs craintes.

Yalike-Ngonzo est arrivé en France en 2024. Ses avocats soutiennent que ses révélations sur des opérations de désinformation en République centrafricaine (RCA) l’exposent à des représailles. Sa compagne a également été entendue. La procédure porte donc sur la sécurité d’une famille, et non sur le seul statut professionnel du journaliste.

Des révélations sur un réseau d’influence

Le dossier s’inscrit dans une enquête consacrée aux méthodes de manipulation de l’information en RCA. La Plateforme de protection des lanceurs d’alerte en Afrique (PPLAAF), qui accompagne Yalike-Ngonzo et sa famille, indique qu’il a témoigné sur les activités d’Africa Politology, une organisation présentée dans ses recherches comme liée à des réseaux russes. En novembre 2024, l’enquête menée avec Forbidden Stories a exposé des procédés visant à promouvoir la présence russe et à discréditer ses critiques.

Selon le récit publié par la PPLAAF, le journaliste a d’abord accepté des propositions de travail rémunéré, avant de comprendre que des contenus attendus relevaient de la propagande. L’organisation rapporte qu’il dit avoir contribué à produire des articles favorables aux forces centrafricaines et à Wagner, puis avoir été sollicité pour participer plus directement à des opérations d’influence. Ces éléments sont attribués au journaliste et à l’enquête qui l’a recueilli ; ils ne constituent pas, à eux seuls, une décision judiciaire.

La PPLAAF affirme que des menaces ont conduit Ephrem Yalike-Ngonzo et sa famille à quitter la RCA. À l’audience, Henri Thulliez, directeur de stratégie de l’organisation et témoin, a défendu la cohérence de son témoignage. L’avocat Fabien Pommelet a, lui, expliqué que ses clients avaient pu raconter leur vie et leur situation devant la Cour. Ces appréciations appartiennent aux soutiens du demandeur ; la CNDA doit maintenant rendre sa propre décision.

La RCA, terrain de rivalités et de débats publics

La présence de Wagner en RCA remonte à 2018, dans un contexte de crise sécuritaire et de recherche d’appuis par les autorités centrafricaines. Bangui a renforcé ses relations avec Moscou, tandis que le pays continue d’entretenir des liens avec d’autres partenaires. L’Institut d’études de sécurité (ISS) décrit une stratégie d’équilibre difficile entre soutien sécuritaire russe, coopération régionale et aide financière extérieure.

La RCA fait partie de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC), qui rassemble six pays autour d’institutions économiques et d’une monnaie commune. Elle est aussi membre de l’Union africaine et de la Communauté économique des États de l’Afrique centrale (CEEAC). Ces cadres n’arbitrent pas le recours individuel de Yalike-Ngonzo. Ils rappellent toutefois que la stabilité centrafricaine, la circulation des populations et les relations avec les pays voisins ont une dimension régionale.

Dans le pays, les effets des tensions politiques ne sont pas identiques pour tous. Les responsables de l’État conduisent les partenariats sécuritaires et diplomatiques ; les journalistes, les opposants et les organisations citoyennes exercent leur activité dans un espace où les prises de parole peuvent devenir sensibles. En dehors de Bangui, les habitants des zones affectées par les groupes armés sont aussi confrontés à des enjeux immédiats de sécurité et d’accès aux services. La bataille de l’information se déroule ainsi dans un contexte national où les préoccupations ne se limitent pas aux rivalités entre puissances.

Un rapport du Centre d’études stratégiques de l’Afrique souligne que des campagnes en ligne ont visé des critiques du pouvoir et des partis d’opposition. De son côté, l’ISS relève que la présence de partenaires étrangers s’inscrit dans des choix politiques et sécuritaires centrafricains, mais comporte aussi des risques de dépendance et de tensions. Présenter cette situation exige donc de ne réduire ni la RCA à un terrain d’affrontement extérieur, ni les décisions de ses autorités à de simples effets d’influence étrangère.

Une décision suivie au-delà de la procédure individuelle

Pour Ephrem Yalike-Ngonzo et sa compagne, l’enjeu immédiat est de savoir s’ils obtiendront une protection en France. Pour les journalistes et lanceurs d’alerte, l’affaire pose aussi la question de la reconnaissance des risques liés à leur travail, lorsque les menaces sont mêlées à des campagnes d’influence et qu’il est difficile d’en établir publiquement chaque détail.

La portée régionale est plus large, sans que cette procédure puisse résumer la situation de toute la CEMAC ou du continent. Dans plusieurs pays africains, les autorités, les médias et les citoyens débattent de la souveraineté, des partenariats de sécurité et du contrôle de l’espace numérique. Le cas centrafricain rappelle que ces débats se jouent également dans les rédactions et dans la capacité des citoyens à accéder à des informations vérifiables.

Le 17 novembre 2026, la décision de la CNDA dira si les éléments présentés justifient l’octroi d’une protection. Elle ne tranchera pas l’ensemble des débats sur les réseaux d’influence en RCA. Mais elle constituera une étape déterminante pour la famille concernée, tandis que la sécurité des journalistes et les conditions du débat public resteront des enjeux à suivre à Bangui et dans la région.