Dans une affaire où plusieurs personnes sont jugées et où des responsabilités restent à établir, la crédibilité des premières investigations est désormais au cœur des débats. Au tribunal militaire de Yaoundé, le témoignage d’un ancien membre de la commission d’enquête soulève une question décisive : les éléments recueillis au début de l’affaire permettent-ils de distinguer les faits des hypothèses ?
Un procès suivi au-delà de la capitale
Martinez Zogo, animateur de la radio privée Amplitude FM, a été enlevé à Yaoundé le 17 janvier 2023. Son corps a été découvert cinq jours plus tard dans la périphérie de la capitale. L’affaire a rapidement dépassé le cadre d’un crime visant un journaliste : l’enquête a impliqué des membres des services de renseignement et des personnalités connues, tandis que les circonstances et les responsabilités présumées restent disputées.
Le dossier est jugé par le tribunal militaire de Yaoundé. En mars 2024, le ministère camerounais de la Justice indiquait que plusieurs suspects avaient été inculpés et placés en détention dans le cadre de l’information judiciaire. Ces inculpations ne constituent pas des condamnations : le tribunal doit encore examiner les preuves et entendre les parties. Le rapport du ministère camerounais de la Justice situe ainsi l’affaire dans une procédure toujours en cours.
Le procès touche aussi à une question essentielle pour la vie publique camerounaise : la capacité des institutions à établir les faits lorsqu’une affaire met en cause des acteurs puissants. Pour les proches de la victime, les avocats et les citoyens qui suivent les audiences, la transparence de l’enquête compte autant que son issue judiciaire.
Un enquêteur conteste le travail de la commission
Le lundi 26 octobre, le tribunal a commencé à entendre le lieutenant-colonel Parfait Armand Ayissi Nanga, ancien membre de la commission mixte d’enquête. L’audition s’est poursuivie le mardi 27 octobre. Le quotidien public camerounais Cameroon Tribune le présente comme le 36e témoin de l’accusation. Son témoignage doit être compris comme une déposition devant le tribunal, et non comme une conclusion judiciaire.
Ayissi Nanga a qualifié l’enquête initiale de « mascarade ». Il affirme que ses désaccords avec les méthodes employées lui ont valu des persécutions qui, selon lui, se poursuivent. Il a mis en cause le colonel Jean-Pierre Otoulou, chargé de l’enquête préliminaire, et le lieutenant-colonel Dieudonné Bialo, leur reprochant d’avoir désigné des assassins et des commanditaires sans preuves suffisantes. Ces accusations restent à examiner contradictoirement.
L’officier conteste également la conduite de certaines investigations matérielles. D’après le compte rendu des audiences, il a soutenu que des éléments importants auraient été dissimulés ou détruits et que des personnes auraient été écartées de l’enquête. Il a présenté une autre hypothèse sur le parcours de la victime : un groupe distinct du commando aurait ramené Martinez Zogo à Yaoundé avant de déposer son corps à l’endroit où il a été découvert. Cette version n’est pas établie par le seul fait qu’elle a été exposée à la barre.
Ayissi Nanga a aussi désigné Martin Savom comme l’homme qui aurait tué le journaliste. La défense de Savom rejette cette accusation. Son avocat, Clément Ananga, a soutenu qu’aucun élément présenté à l’audience ne décrivait concrètement comment son client aurait donné la mort à la victime. Cette contestation rappelle un principe central du procès pénal : une accusation, même formulée par un témoin, doit être confrontée aux preuves et aux arguments de la défense.
Les versions des parties restent à départager
Les déclarations de l’officier ont également suscité des réactions dans les rangs des autres avocats. Charles Tchoungang, conseil de Jean-Pierre Amougou Belinga, a affirmé que l’enquête avait été dévoyée et que des éléments, notamment un téléphone et la scène de crime, auraient été compromis. Ce sont les affirmations d’un avocat de la défense, pas des faits constatés par le tribunal à ce stade.
À l’inverse, les représentants de la partie civile ont qualifié certaines pistes avancées de conjecturales et contesté leur solidité. Le désaccord porte donc autant sur l’identité des responsables que sur la fiabilité de la procédure initiale : comment les lieux ont-ils été documentés, quelles traces ont été exploitées et comment les témoignages s’accordent-ils avec les éléments matériels ? Les réponses devront venir des débats et des décisions motivées du tribunal.
Cette prudence est d’autant plus importante que des préoccupations sur les zones d’ombre du dossier existaient avant ces audiences. En janvier 2024, Reporters sans frontières signalait des questions non résolues autour des circonstances de la mort et de la conduite de l’enquête. Son enquête sur les zones d’ombre du dossier constitue un éclairage extérieur, distinct des conclusions que doit tirer la justice.
La suite des audiences sera déterminante
Pour les Camerounais, l’enjeu ne se limite pas aux personnes poursuivies. La manière dont le tribunal évaluera les témoignages et les preuves pèsera sur la confiance accordée à la justice, ainsi que sur la protection des journalistes et des témoins. Les débats peuvent aussi éclairer les rapports entre enquêteurs, services de renseignement et responsables publics, sans préjuger de culpabilité individuelle.
À l’échelle régionale, le dossier est observé dans un espace où le Cameroun siège au sein de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC), qui rassemble six États. La CEMAC n’intervient pas dans ce procès. Mais la manière dont une affaire liée à la liberté de la presse et à la responsabilité des institutions est instruite nourrit les discussions plus larges sur l’État de droit en Afrique centrale. La présentation officielle de la CEMAC rappelle le cadre régional auquel appartient le Cameroun.
La prochaine étape immédiate reste la poursuite du témoignage et son examen par les autres parties. Il faudra suivre si les accusations d’irrégularités sont étayées par des éléments vérifiables, et comment les hypothèses sur le rôle de Martin Savom seront confrontées aux preuves. En attendant, aucune des versions avancées à l’audience ne doit être confondue avec le verdict.