Au Nigeria, produire davantage de carburant ne suffit pas à garantir qu’il arrive à bon prix aux automobilistes. Le transport, le stockage et l’accès aux marchés pèsent tout autant. C’est sur ces maillons que le groupe de l’industriel nigérian Aliko Dangote étend désormais ses activités, avec des projets qui dépassent largement son pays.

Du raffinage aux routes d’approvisionnement

La raffinerie de Lekki, près de Lagos, a commencé à produire en 2024. D’une capacité nominale de 650 000 barils par jour, elle est devenue une pièce majeure du marché nigérian des carburants. Le Nigeria, grand producteur de pétrole brut, dépendait depuis des décennies des importations de produits raffinés, notamment parce que ses raffineries publiques fonctionnaient mal ou restaient à l’arrêt. Le Fonds monétaire international a également relevé le démarrage de l’installation et sa capacité annoncée. Le rapport du FMI sur l’économie nigériane rappelle l’ampleur du changement engagé.

Le groupe cherche toutefois à réduire sa dépendance aux fournisseurs et intermédiaires. Il a investi dans des moyens de transport routier et des infrastructures portuaires, tandis que Dangote a élargi ses intérêts vers la production de brut dans le delta du Niger. Cette intégration peut réduire certains coûts logistiques. Elle ne garantit pas, à elle seule, un approvisionnement régulier ni une baisse durable des prix : ceux-ci dépendent aussi des cours mondiaux, du taux de change, des taxes et de la concurrence.

Le 21 octobre 2026, Dangote a annoncé avoir acquis environ un quart de Kenya Pipeline Company, société qui transporte et stocke des produits pétroliers entre le port de Mombasa et les marchés de l’intérieur. Des médias kényans ont évalué la transaction à 42,5 milliards de shillings, soit environ 327 millions de dollars, pour une participation de 24,76 %. La confirmation de Dangote et les informations publiées au Kenya recoupent l’opération. S&P Global Commodity Insights et le média kényan The Star en ont rendu compte. Cette participation fait de son groupe un actionnaire important, sans lui donner le contrôle de l’entreprise.

Un pari régional, avec des conditions à réunir

L’investissement dans le réseau kényan prend un relief particulier après le lancement, le 30 septembre 2026, des travaux d’une raffinerie à Lamu. Le projet, estimé à 16 milliards de dollars et conçu pour traiter jusqu’à 700 000 barils par jour, vise les marchés d’Afrique de l’Est. L’agence kényane de presse et le ministère des Transports du Kenya ont confirmé la cérémonie et la capacité prévue. La Kenya News Agency précise que le site s’inscrit dans le corridor LAPSSET, un projet de transport reliant le Kenya à l’Éthiopie et au Soudan du Sud.

Le chantier reste néanmoins un projet, pas une capacité déjà disponible. Son financement, l’accès au brut, les infrastructures de transport et les débouchés régionaux devront suivre. À Lamu, des habitants contestent la propriété des terres concernées et des défenseurs de l’environnement alertent sur les effets possibles pour les écosystèmes côtiers. L’Associated Press a rapporté ces différends à l’approche du lancement. Ces enjeux locaux pèseront sur le calendrier autant que les décisions financières et techniques.

Le réseau de Dangote ne se limite pas au Nigeria et au Kenya. Des projets de stockage et de transport sont également évoqués dans la Corne de l’Afrique, notamment entre l’Éthiopie et Djibouti. Mais les annonces d’investissement ne doivent pas être confondues avec des installations achevées ou opérationnelles. Pour chaque corridor, la viabilité dépendra d’accords entre États, de la sécurité des infrastructures, des volumes disponibles et de la demande réelle.

Économies d’échelle ou concentration du marché ?

La comparaison avec les stratégies d’intégration pétrolière du passé tient à une idée simple : contrôler plusieurs étapes peut aider à maîtriser les coûts et les délais. Pour les pays importateurs de carburant, raffiner davantage sur le continent pourrait aussi réduire l’exposition aux ruptures d’approvisionnement et aux frais de transport maritime. Les effets ne seront toutefois pas identiques partout. Les entreprises industrielles peuvent bénéficier d’un approvisionnement plus prévisible, tandis que les transporteurs indépendants, les distributeurs et les petits opérateurs risquent de perdre une partie de leur activité si un seul groupe maîtrise davantage de maillons.

Au Nigeria, la question est particulièrement concrète. La raffinerie peut réduire la dépendance aux importations de produits finis, mais sa taille lui donne aussi un poids considérable dans la formation de l’offre. Les autorités nigérianes devront surveiller les conditions d’accès au brut, la concurrence entre distributeurs et la transmission des coûts aux consommateurs. Dans un pays où les ménages et les petites entreprises sont sensibles au prix du transport et de l’énergie, la capacité installée ne suffit pas : la disponibilité et le prix de détail comptent tout autant.

À l’échelle régionale, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), qui réunit les pays ouest-africains, n’est pas l’organisation directement concernée par l’achat kényan. Celui-ci se joue en Afrique de l’Est, où les intérêts du Kenya et de ses voisins se croisent autour des ports, des pipelines et de l’accès aux carburants. Le groupe Dangote relie ainsi plusieurs marchés, mais chaque État conserve ses règles, ses priorités énergétiques et ses projets concurrents.

La prochaine étape : transformer les annonces en services

La portée panafricaine de cette expansion dépendra moins de la taille des projets annoncés que de leur fonctionnement réel. Il faudra suivre la mise en service de Lamu, les investissements effectivement réalisés dans le réseau kényan et la manière dont les autorités organisent la concurrence. Il faudra aussi vérifier si les économies logistiques se traduisent en prix plus accessibles, et si les emplois et les contrats profitent aux économies locales.

Le groupe construit une présence qui va du raffinage à la distribution, au Nigeria comme au-delà. Cette stratégie peut renforcer les capacités industrielles africaines. Elle concentre aussi davantage de pouvoir économique entre les mains d’un acteur privé. L’équilibre entre efficacité, concurrence et intérêt public sera donc déterminant, à Abuja comme dans les capitales des pays qui accueilleront ces infrastructures.