Quand le naira perd de sa valeur, les effets ne s’arrêtent pas aux frontières du Nigeria. Pour les entreprises qui produisent localement et vendent à l’étranger, la baisse des coûts en monnaie locale peut améliorer la compétitivité. Pour celles qui importent, rapatrient leurs bénéfices ou paient des fournisseurs en devises, elle complique au contraire les calculs. C’est dans cette tension que s’inscrit le rapprochement économique entre Abuja et Paris.
Un marché important, mais exposé au risque de change
Le Nigeria est le premier partenaire commercial de la France en Afrique subsaharienne. Environ une centaine d’entreprises françaises y sont présentes, dans des secteurs comme l’énergie, les transports maritimes, l’assurance, l’agroalimentaire et la santé. Elles côtoient des groupes nigérians et internationaux déjà installés, tandis que des entreprises nigérianes cherchent aussi des débouchés et des investissements en France. Le ministère français de l’Europe et des Affaires étrangères décrit ces relations comme particulièrement actives dans les domaines économique et culturel.
Mais la taille du marché ne supprime pas les risques. Après les fortes turbulences du naira, la monnaie s’est davantage stabilisée, sans faire disparaître l’incertitude sur son évolution. Les réformes du marché des changes ont notamment cherché à rapprocher les taux et à rendre les transactions plus transparentes. La Banque centrale du Nigeria a aussi introduit un système électronique d’appariement des opérations de change. Le Fonds monétaire international relève, lui aussi, une stabilisation de la monnaie et un retour des investissements de portefeuille, tout en soulignant que l’équilibre reste sensible aux chocs. La Banque centrale du Nigeria et le rapport du FMI sur l’économie nigériane documentent ces évolutions.
Pour un investisseur, le taux de change agit à plusieurs niveaux : il modifie le coût des équipements importés, la valeur des recettes converties en euros ou en dollars, et parfois la capacité à transférer des bénéfices hors du pays. Une entreprise tournée vers l’export peut profiter de coûts locaux plus bas. Une société dépendante de matières premières importées ou de contrats libellés en devises peut, elle, voir ses dépenses augmenter. Le résultat dépend donc du secteur, du financement et de la part des revenus gagnée au Nigeria.
La raffinerie Dangote, un facteur de transformation
Les responsables d’entreprises cités dans les échanges bilatéraux défendent une lecture de long terme. Maxime Bouan, associé du fonds Seedstars Africa Ventures, estime que les réformes vont dans le bon sens et que la raffinerie Dangote pourrait changer l’équation économique du pays. Kolawole Owodunni, de l’Autorité nigériane d’investissement souverain, rappelle pour sa part que des groupes comme MTN et Airtel ont grandi malgré plusieurs épisodes de volatilité monétaire. Ces appréciations éclairent le point de vue d’investisseurs, mais ne garantissent pas que les risques de change soient désormais maîtrisés.
La raffinerie, située à Lagos, peut réduire la dépendance du Nigeria aux importations de carburants raffinés et, par conséquent, alléger une partie de la demande de devises. Elle ne règle toutefois ni les besoins d’importation des autres secteurs ni les difficultés d’accès aux dollars pour toutes les entreprises. Le FMI considère que la production locale de la raffinerie peut soutenir la position extérieure du pays, tout en rappelant que ses effets dépendent de la montée en régime de l’installation et de l’ensemble des politiques économiques. Son analyse du secteur nigérian invite ainsi à distinguer une amélioration potentielle d’une solution immédiate.
Ces changements n’ont pas les mêmes retombées pour tous. Les grandes entreprises disposent généralement de davantage d’outils pour gérer leurs paiements internationaux ou leurs expositions au change. Les PME, les importateurs et les acteurs de l’économie informelle ont souvent moins de marges pour absorber une hausse des coûts. Et si une production locale accrue peut limiter certaines importations, son effet sur le quotidien dépend aussi des prix de vente, de la distribution et du pouvoir d’achat des ménages.
Des échanges à inscrire dans leur cadre régional
Le Nigeria ne négocie pas seulement avec la France en tant que marché national. Son poids démographique et économique en fait un acteur majeur de l’Afrique de l’Ouest et de la CEDEAO, la communauté régionale qui vise à renforcer la coopération économique entre ses membres. Une production industrielle accrue, notamment dans le raffinage, peut donc avoir des effets au-delà des frontières nigérianes si les volumes sont disponibles et si les circuits commerciaux régionaux suivent. À l’inverse, les tensions sur les devises et les coûts d’importation peuvent freiner les échanges de fournisseurs et de clients dans toute la région.
Les statistiques commerciales rappellent aussi que la relation franco-nigériane reste déséquilibrée et concentrée dans certains produits. Les hydrocarbures pèsent lourd dans les importations françaises depuis le Nigeria. La question est donc celle d’une diversification réelle : davantage de partenariats industriels, de services, de transformation locale et d’investissements croisés, plutôt que de seuls flux liés aux matières premières. Les entreprises nigérianes ont également leur place dans cette relation, notamment lorsqu’elles investissent ou développent des activités en France.
Les échéances politiques pèseront sur la confiance
Le calendrier politique ajoute une dimension aux décisions d’investissement. La Commission électorale nationale indépendante du Nigeria a fixé au 16 janvier 2027 le scrutin présidentiel et législatif. En France, le premier tour de la présidentielle est prévu le 18 avril 2027 et le second le 2 mai. Ces rendez-vous ne déterminent pas automatiquement les échanges, mais ils peuvent influer sur les priorités des gouvernements, les projets de coopération et la perception du risque. Le calendrier de la commission électorale nigériane et les dates annoncées par les autorités françaises situent ces échéances.
La visite d’État d’Emmanuel Macron au Nigeria, prévue pour la fin octobre 2026, a été reportée. Les autorités françaises et nigérianes n’ont pas encore fixé de nouvelle date. Ce report ne suffit pas à conclure à un recul des relations économiques : les échanges commerciaux et les investissements reposent aussi sur les entreprises, les contrats et les institutions financières. Il constitue néanmoins un test pour la continuité du dialogue politique, alors que les deux pays approchent d’échéances électorales distinctes.
Pour les acteurs économiques nigérians comme français, le prochain indicateur ne sera donc pas seulement le cours du naira. Il faudra suivre l’accès effectif aux devises, la capacité de production locale, la diversification des échanges et la prévisibilité des règles. La promesse d’un partenariat mutuellement avantageux se mesurera à ces résultats concrets, autant pour les grands groupes que pour les entreprises locales et les consommateurs.