En République démocratique du Congo, la guerre à l’Est et le dialogue politique se jouent désormais sur deux terrains liés : celui des armes et celui des institutions. À Kinshasa, le président Félix Tshisekedi a appelé sa majorité à faire bloc, alors que son prédécesseur Joseph Kabila vient de prendre la tête d’un mouvement politico-militaire lié à l’AFC-M23.

Une crise de l’Est qui s’invite au cœur du pouvoir

La rencontre du samedi 24 octobre entre le chef de l’État et les parlementaires de l’Union sacrée intervient dans un contexte de fortes tensions. L’AFC-M23, coalition politico-militaire qui combat le gouvernement et contrôle des territoires dans l’Est, a annoncé le 12 octobre la création du Front pour la refondation de la nation (FRN), avec Joseph Kabila à sa tête. Le mouvement affirme vouloir lutter contre le pouvoir par tous les moyens, y compris la force, selon sa déclaration. Cette annonce est rapportée par des médias congolais et par des agences internationales.

La RDC, vaste pays d’Afrique centrale dont la capitale est Kinshasa, est membre de la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC) et de la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC). Ces organisations régionales sont concernées par les efforts diplomatiques et sécuritaires autour de la crise dans les Grands Lacs. L’Union africaine a, elle aussi, engagé des facilitateurs dans le processus. Le 9 octobre, Félix Tshisekedi les a reçus à Kinshasa pour discuter de la mise en œuvre des initiatives de paix et de la situation dans l’Est.

La nouvelle alliance survient après la prise de Goma par le M23 en janvier 2025, un tournant dans un conflit ancien, nourri par des tensions politiques, sécuritaires et régionales. Kinshasa accuse Kigali de soutenir la rébellion ; le Rwanda conteste ces accusations. Les responsabilités et les récits des parties doivent donc être attribués, plutôt que présentés comme des faits établis sans preuve indépendante.

Tshisekedi accuse, tout en affichant sa confiance

Devant les élus de sa coalition, Félix Tshisekedi a accusé son prédécesseur de soutenir une force qui prend les armes contre le pays qu’il a dirigé de 2001 à 2019. Le président a aussi affirmé que les services de renseignement l’alertaient depuis plus de deux ans. Il a dit que la posture de Joseph Kabila montrait, selon lui, qu’il n’avait « jamais aimé » le Congo. Ces propos constituent les accusations du chef de l’État ; ils ne valent pas, à eux seuls, preuve indépendante des faits allégués.

Félix Tshisekedi a également présenté la pression militaire et les sanctions comme des facteurs ayant, selon lui, conduit Kigali à chercher une façade congolaise pour l’offensive. Cette lecture est contestée dans le contexte d’une crise où les acteurs s’accusent mutuellement. Le président s’est néanmoins voulu rassurant, assurant que la situation était « sous contrôle ». Cette formule politique ne permet pas, à elle seule, d’évaluer la situation militaire dans les territoires touchés.

Pour le pouvoir, la présence de Kabila à la tête du FRN accroît l’enjeu politique de la guerre. L’ancien président n’est plus seulement évoqué par Kinshasa comme un soutien présumé de l’opposition armée : il apparaît désormais comme dirigeant d’une coalition qui revendique explicitement le recours à la force. Mais cette évolution ne signifie pas que tous les opposants ou tous les anciens membres de son camp soutiennent le mouvement.

Majorité parlementaire : unité, dépenses et tensions internes

Le chef de l’État a demandé aux députés et sénateurs de l’Union sacrée de rester soudés. Il les a aussi appelés à réduire les dépenses afin de financer l’effort de guerre et les projets de son quinquennat. La consigne place la majorité devant un arbitrage concret : soutenir les dépenses de sécurité tout en défendant les politiques publiques dont dépendent les habitants, notamment dans les provinces éloignées de la capitale.

Cette mobilisation intervient alors qu’une motion de défiance vise le ministre de l’Agriculture, accusé de mauvaise gestion. Une motion de défiance est une procédure parlementaire permettant aux élus de demander le départ d’un ministre. Le différend rappelle que l’Union sacrée n’est pas un bloc sans tensions : les élus doivent concilier solidarité avec le président et contrôle du gouvernement. La motion, à ce stade, demeure une contestation politique et ne suffit pas à établir la culpabilité du ministre.

L’appel à se serrer la ceinture soulève aussi une question de répartition. L’effort financier ne pèse pas de la même manière sur les institutions, les ménages urbains et les populations des zones rurales ou de l’Est, déjà confrontées aux conséquences du conflit. Le gouvernement devra donc expliquer comment il finance la sécurité sans détourner durablement les moyens destinés aux services essentiels et aux projets annoncés.

Le dialogue national, test de crédibilité

Félix Tshisekedi a annoncé la désignation prochaine des responsables du dialogue national, avec des coordinations dans les provinces et deux cofacilitateurs de l’Union africaine. Le processus, lancé en août, est présenté comme un cadre de discussion sur la paix, la cohésion et la refondation de l’État. Sa portée dépendra toutefois de la composition des délégations, des sujets admis et de la place accordée aux voix politiques, sociales et provinciales.

La question est particulièrement délicate puisque le mouvement de Kabila se revendique désormais d’une lutte armée. Le président avait indiqué que les acteurs continuant de combattre seraient exclus du dialogue. Il reste donc à voir si des relais politiques ou sociaux associés à différentes sensibilités pourront participer, et dans quelles conditions. Des acteurs congolais ont déjà exprimé des réserves sur le pilotage du processus et son inclusivité. Le dialogue ne pourra contribuer à la désescalade que s’il est perçu comme autre chose qu’un rendez-vous contrôlé par le pouvoir.

Le calendrier annoncé par le chef de l’État constitue le prochain repère. Il faudra suivre la désignation des animateurs et le démarrage effectif des coordinations provinciales, tout en observant si les initiatives de l’Union africaine et les processus diplomatiques avancent vers des engagements vérifiables sur le terrain. Pour les Congolais, l’enjeu se mesurera à la sécurité des populations et à la possibilité de débattre sans que la compétition politique ne se transforme en violence.

Interrogé sur l’après-2028, Félix Tshisekedi a repris une position déjà exprimée publiquement : il ne serait pas demandeur d’un nouveau mandat, mais l’accepterait « si le peuple le veut ». Dans un contexte où le débat sur les institutions et les échéances politiques peut alimenter les tensions, cette déclaration ne règle pas la question de la succession. Elle rappelle plutôt que la stabilité dépendra aussi du respect du calendrier constitutionnel et de règles acceptées par les différents acteurs.