Qui décide de la place d’une femme dans une image ? Depuis quatre décennies, la photographe camerounaise Angèle Etoundi Essamba construit ses portraits autour de cette question. Ses modèles ne sont ni des silhouettes anonymes ni des figures enfermées dans un rôle : ils et elles regardent, occupent l’espace et imposent leur présence.
Cette démarche trouve un nouvel écho à Paris, où la foire d’art contemporain africain AKAA met en avant son travail du 23 au 25 octobre 2026. Une œuvre inspirée de Johannes Vermeer, « Girl with an Amber Earring 1 », accompagne cette édition. L’artiste y déplace les références de la peinture européenne sans renoncer à son propre langage.
Des images pour reprendre la place du regard
Née à Douala en 1962, Angèle Etoundi Essamba a grandi entre le Cameroun, la France et les Pays-Bas. Elle s’est formée à la photographie à Amsterdam, où elle vit et travaille. Sa première exposition y a lieu en 1985. Depuis, son parcours traverse les scènes artistiques d’Afrique, d’Europe et d’autres régions du monde.
La photographie s’impose tôt comme un moyen d’observer les visages, les gestes et les émotions. Mais regarder ne suffit pas. L’artiste s’intéresse aussi à la manière dont les images façonnent les perceptions. Dans les représentations dominantes qu’elle côtoie en Europe, elle ne trouve pas de figures de femmes noires auxquelles s’identifier. Elle décrit des images souvent stéréotypées, sexualisées ou cantonnées à des positions subalternes.
Ses portraits proposent une autre relation entre sujet et spectateur. Les femmes photographiées apparaissent avec leur individualité, leur force et leur vulnérabilité. Le regard devient central : il peut inviter à la rencontre, tout en refusant de se laisser réduire à une explication ou à un cliché. L’artiste ne cherche pas à remplacer une image figée par une autre. Elle ouvre plutôt un espace où ses modèles peuvent exister selon leurs propres termes.
Cette recherche s’inscrit dans une histoire plus large de la photographie et des arts visuels, où les personnes noires ont souvent été représentées depuis le point de vue d’autrui. Ici, la mise en scène, la lumière et la composition déplacent cette habitude. Les personnes photographiées ne sont pas de simples sujets observés : elles prennent part à la construction de l’image.
Vermeer, sans demander la permission
Dans « Girl with an Amber Earring 1 », Angèle Etoundi Essamba dialogue avec « La Jeune Fille à la perle », le portrait peint au XVIIe siècle par Johannes Vermeer. La référence est reconnaissable, mais le geste n’est pas une copie. Le regard frontal, l’ambre et la présence de la modèle déplacent les codes du tableau européen vers une autre histoire visuelle.
Ce choix répond aussi à une attente persistante envers les artistes africains et afro-descendants : celle de les voir traiter exclusivement de leur héritage culturel ou de sujets réputés « locaux ». L’artiste conteste cette assignation. Les références circulent depuis longtemps entre les continents. Elle rappelle, dans un entretien, que les emprunts de Picasso aux arts africains et océaniens n’ont pas suscité les mêmes demandes de justification.
La question n’est donc pas de savoir si une artiste camerounaise peut s’inspirer de Vermeer. Elle est de comprendre pourquoi cette liberté semble parfois devoir être expliquée. En reprenant les codes d’un portrait célèbre, Essamba ne demande pas une place dans un canon immuable : elle montre que les œuvres du passé peuvent être relues, discutées et mises en relation depuis d’autres expériences.
Le travail de l’artiste ne se limite pas à cette série. Ses portraits interrogent depuis longtemps l’identité, la représentation des femmes noires et les récits associés à l’Afrique contemporaine. Cette continuité donne à l’image une portée qui dépasse le jeu de références : elle concerne aussi les conditions dans lesquelles les artistes sont regardés, exposés et interprétés.
Un parcours camerounais dans les réseaux artistiques mondiaux
La présence d’Essamba dans une foire parisienne ne résume pas sa relation au Cameroun. En 2022, elle compte parmi les artistes qui représentent le pays lors de sa première participation à la Biennale de Venise. Elle a également exposé à Yaoundé. Ces étapes relient son parcours international à des institutions et à des publics camerounais, au-delà de son lieu de résidence aux Pays-Bas.
Pour le public de Yaoundé, de Douala ou des régions, ces circulations rendent visible une artiste camerounaise inscrite dans plusieurs histoires de l’art. Elles rappellent aussi que les scènes africaines ne sont pas seulement des sujets observés depuis l’étranger : leurs artistes participent aux échanges, aux choix esthétiques et aux débats qui traversent les institutions internationales.
Les foires comme AKAA offrent une vitrine et mettent en relation artistes, galeries et acheteurs. Mais elles ne remplacent ni les expositions sur le continent ni les politiques culturelles nationales. La reconnaissance d’une œuvre dépend également de la possibilité de la voir, de l’étudier et de la conserver dans des institutions africaines. Cette question concerne les artistes comme les publics, avec des accès aux lieux culturels qui varient entre capitales, villes secondaires et zones rurales.
Une rétrospective annoncée pour 2027
La suite du calendrier est déjà précisée par le Nederlands Fotomuseum : une exposition rétrospective consacrée à quatre décennies de photographie d’Angèle Etoundi Essamba doit ouvrir le 19 mars 2027 à Rotterdam. L’annonce permet de replacer l’actualité parisienne dans un parcours de longue durée, plutôt que de réduire l’artiste à une seule image ou à une seule foire.
À l’échelle africaine, son œuvre fait écho aux débats sur la visibilité des artistes du continent et de la diaspora, mais aussi sur le pouvoir des images à définir qui peut regarder et qui est regardé. Son itinéraire, entre Douala, Yaoundé, Paris et Amsterdam, ne se laisse enfermer dans une identité unique. Il rappelle que les artistes camerounais peuvent travailler à partir de références multiples tout en contribuant, depuis leur expérience, à transformer les récits de l’art.
Le programme d’AKAA et la rencontre avec Angèle Etoundi Essamba situent cette présentation dans le rendez-vous parisien d’octobre. Pour la rétrospective à venir, le Nederlands Fotomuseum annonce une ouverture le 19 mars 2027. Ces échéances permettront de suivre la circulation de son travail entre foire, musée et publics différents.