Dans les six pays de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC), une institution de microfinance en difficulté peut fragiliser l’épargne de proximité et restreindre l’accès au crédit. Le dernier état des lieux de la supervision régionale met en lumière un double enjeu : mieux protéger les déposants, sans couper les petites entreprises et les ménages de services financiers essentiels.
Un secteur commun, des réalités nationales différentes
La CEMAC regroupe le Cameroun, la République centrafricaine, le Congo, le Gabon, la Guinée équatoriale et le Tchad. Sa monnaie commune est le franc CFA d’Afrique centrale. La COBAC, Commission bancaire de l’Afrique centrale, supervise les établissements de crédit et de microfinance de la zone. Son contrôle porte notamment sur la solidité financière, les risques et le respect des règles prudentielles.
La microfinance rassemble des structures de tailles et de statuts variés, dont des coopératives et des établissements proposant des services d’épargne et de crédit. Elle ne pèse pas de la même manière dans chaque pays. Au Cameroun, premier marché régional selon les données nationales citées par la presse économique camerounaise, les établissements ont continué à accroître dépôts et crédits en 2025, alors même que leurs résultats se sont dégradés. Cette différence rappelle qu’un indicateur régional ne décrit pas à lui seul la situation de chaque marché.
La COBAC a introduit en septembre 2025 SYSCO-EMF, un dispositif de cotation du profil de risque des établissements de microfinance. Les deux premiers exercices d’évaluation, réalisés à fin septembre puis à fin décembre, offrent ainsi un nouvel outil de surveillance. Ils constituent aussi un point de départ : une évolution observée sur quelques mois ne suffit pas à établir une tendance de long terme.
Les impayés pèsent sur les comptes
Dans son rapport annuel 2025, la COBAC classe 48,7 % des établissements évalués comme « très fragiles ». Elle en considère 17,9 % comme « globalement sains » et 12 % comme « fragiles ». Ces catégories reflètent une évaluation du risque, et non un constat uniforme de faillite ou d’interruption des services. Le rapport relève des fragilités concernant notamment le modèle d’affaires, la rentabilité, le risque de crédit, les opérations, le contrôle interne et la lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme.
Le principal signal financier concerne les remboursements. À fin décembre 2025, les créances en souffrance des établissements de la zone atteignent 236,8 milliards de FCFA, soit 20,5 % des crédits bruts. Un an plus tôt, elles s’élevaient à 177,8 milliards et représentaient 17,1 % des crédits. La hausse annuelle est donc de 59 milliards de FCFA, ou 33,2 %. Un article d’EcoMatin consacré aux comptes régionaux rapporte également une forte contraction du résultat net agrégé : 2,4 milliards de FCFA en 2025, contre 22,5 milliards en 2024.
Le produit net financier, qui mesure les revenus financiers après certaines charges, est resté presque stable, à 147,6 milliards de FCFA, contre 148,9 milliards l’année précédente. En revanche, les dotations nettes aux provisions ont progressé de 46,7 %, pour atteindre 33,6 milliards. Ces provisions anticipent les pertes possibles sur les prêts difficiles à recouvrer. Elles réduisent le résultat comptable, mais leur hausse signale aussi que les établissements reconnaissent davantage le risque dans leurs portefeuilles.
Des règles prudentielles sous tension
La rentabilité n’est pas la seule préoccupation. Le rapport indique que 39 % des établissements déclarants ne respectent pas le ratio de couverture des immobilisations. Ce ratio vise à vérifier que les ressources mobilisées peuvent financer les biens durables de l’établissement. Par ailleurs, 36 % dépassent la limite d’exposition autorisée envers un client ou un même groupe de clients. Cela concentre le risque : la défaillance d’un emprunteur important peut alors peser lourdement sur un prêteur.
Les autres ratios montrent des difficultés de gestion des ressources et des relations liées. Selon le rapport, 32 % des établissements ne respectent pas la norme encadrant les engagements envers leurs apparentés, c’est-à-dire les personnes ou entités liées à leur structure. De plus, 26 % affichent un ratio de liquidité inférieur au minimum réglementaire. La liquidité désigne la capacité à disposer de fonds pour répondre aux retraits et aux paiements à court terme.
En 2025, la COBAC a décidé l’ouverture de sept administrations provisoires. À fin décembre, quatorze établissements étaient concernés : quatre de première catégorie et dix de deuxième catégorie. Le superviseur a également engagé cinq procédures de liquidation, après trois retraits d’agrément d’office et deux retraits prononcés à titre disciplinaire. Ces interventions visent les établissements dont la viabilité est compromise. Elles ne signifient pas que toutes les institutions classées à risque sont automatiquement placées sous administration ou liquidées.
Protéger les déposants sans assécher le crédit
Pour les déposants, la priorité est la sécurité de l’épargne et la continuité des opérations. Pour les emprunteurs, notamment les petites entreprises et les travailleurs qui accèdent difficilement aux banques classiques, l’enjeu est aussi de conserver des solutions de financement. Une surveillance plus stricte peut contribuer à la confiance, mais les restructurations et la prudence accrue face au risque peuvent limiter les nouveaux prêts. L’effet concret dépendra des établissements concernés et de leur capacité à se redresser.
Les chiffres régionaux ne permettent pas de répartir précisément les créances en souffrance ou les fragilités entre les six pays. Ils ne disent pas non plus quels territoires ou catégories de clientèle sont les plus touchés. La situation camerounaise illustre toutefois la diversité des trajectoires : des dépôts et des crédits en hausse peuvent coexister avec une rentabilité dégradée. Le volume d’activité, à lui seul, ne garantit donc ni la qualité du portefeuille ni la solidité financière.
La prochaine étape sera de voir comment la COBAC transforme les premières cotations SYSCO-EMF en suivi et en mesures de redressement. Pour la CEMAC, l’équilibre à surveiller est régional : préserver la confiance dans l’épargne, appliquer les règles communes et maintenir un accès adapté au crédit dans chaque pays. Le rapport de la COBAC et les données nationales disponibles éclairent des aspects complémentaires, mais ne fournissent pas encore une ventilation complète des risques par territoire et par type de clientèle.
Les données prudentielles et financières citées ici proviennent du rapport annuel 2025 de la COBAC. Les chiffres de résultats régionaux ont été recoupés avec une publication économique camerounaise fondée sur ce rapport.