Au Burkina Faso, l’électricité reste un enjeu quotidien autant qu’un levier économique. Un centre de santé a besoin d’un courant fiable pour conserver certains produits et faire fonctionner ses équipements. Un atelier, une unité de transformation agricole ou un commerce en dépend aussi pour produire et créer des revenus. Le nouveau programme national promet d’élargir l’accès, mais son ampleur financière et son calendrier appellent une question centrale : comment convertir l’annonce en raccordements durables et en service régulier ?

Un défi national inscrit dans les réalités régionales

En 2024, 34 % de la population burkinabè avait accès à l’électricité, selon l’indicateur de la Banque mondiale. Ce chiffre mesure l’accès, non la continuité du service ni son coût pour les ménages. Il ne dit donc pas, à lui seul, si l’électricité est disponible à toute heure ou abordable pour les petites entreprises.

Le retard est particulièrement marqué hors des villes. Une analyse de la Banque mondiale relève qu’en 2023, l’accès concernait environ 87 % de la population urbaine, contre 7 % en zone rurale. Elle estime que, si la progression se poursuit au rythme observé, l’accès universel ne serait pas atteint avant 2072. Ces données montrent l’ampleur de l’écart territorial, sans préjuger des résultats des politiques engagées depuis.

Le Burkina Faso évolue dans un système électrique ouest-africain où les réseaux et les échanges transfrontaliers peuvent compléter la production nationale. La CEDEAO, Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, soutient notamment l’intégration régionale des marchés de l’énergie. Mais l’interconnexion ne remplace ni les lignes locales ni les solutions hors réseau pour les localités éloignées.

Une initiative décennale, avec une cible dès 2030

Le Conseil des ministres burkinabè a adopté, le 22 octobre 2026, le décret créant l’initiative présidentielle « Faso Wa-Fulu », présentée comme « l’énergie pour tous ». Le ministère chargé de l’Énergie la porte. Le gouvernement annonce plus de 2 800 milliards de francs CFA d’investissements sur dix ans, soit environ 4,8 milliards de dollars.

Le programme doit s’appuyer sur quatre volets : des brigades d’électrification, l’inclusion communautaire, l’accès énergétique et la souveraineté énergétique. Selon les objectifs présentés par les autorités, il vise à électrifier 6 700 localités supplémentaires et à apporter des services énergétiques à 3,5 millions de ménages et d’entreprises additionnels, soit environ 17,9 millions de personnes.

Le ministre de l’Énergie, des Mines et des Carrières, Yacouba Zabré Gouba, a décrit une mise en œuvre en deux temps : une première période d’accélération, puis cinq années de consolidation. L’horizon affiché pour accélérer l’accès est 2030, tandis que le programme s’étend sur dix ans. Les autorités n’ont pas encore détaillé publiquement, dans les éléments consultés, la ventilation annuelle des dépenses, les sources de financement ni les indicateurs de suivi associés à chaque étape.

Des raccordements ne suffiront pas sans un service fiable

Les besoins diffèrent selon les territoires et les activités. Dans les villes, l’enjeu porte notamment sur la capacité du réseau à suivre la demande et à limiter les interruptions. Dans les zones rurales, où les villages sont parfois éloignés des lignes existantes, l’extension du réseau peut coûter davantage et prendre plus de temps. Mini-réseaux, installations autonomes et raccordements classiques peuvent donc répondre à des situations différentes.

Pour les ménages, l’accès dépend aussi du prix de raccordement, de l’équipement nécessaire et du coût de la consommation. Pour l’économie informelle, qui comprend une grande part de petits commerces et d’activités de transformation, une connexion n’a de valeur que si le service reste suffisamment stable et prévisible. Les centres de santé, les écoles et les services publics ont également besoin d’une alimentation adaptée à leurs usages.

Le montant annoncé impose par ailleurs de rendre les choix d’investissement lisibles. La capacité de production doit progresser en même temps que les lignes de transport et de distribution. Il faudra aussi assurer l’entretien, financer les branchements et préciser le rôle respectif de l’État, des opérateurs et des communautés. Sans ces éléments, le total financier ne permet pas de mesurer combien de nouvelles connexions seront réellement réalisées, ni à quel coût pour les usagers.

Le solaire, une ressource à relier au réseau

Le potentiel solaire figure parmi les options de diversification. Une évaluation de l’Agence internationale pour les énergies renouvelables estime le potentiel technique photovoltaïque du Burkina Faso à près de 95,9 gigawatts. Cette capacité théorique est très supérieure à la puissance installée : elle ne signifie pas que toute cette énergie peut être produite immédiatement ou raccordée sans investissements supplémentaires.

Selon un rapport de la Banque mondiale, la capacité électrique installée atteignait 738,5 mégawatts à la fin de 2024, dont 225,9 mégawatts-crête de solaire photovoltaïque. Développer cette filière suppose donc aussi de renforcer les réseaux et de gérer les variations de production. Le stockage par batteries peut contribuer à cette gestion, mais son coût, son déploiement et sa maintenance doivent être pris en compte dans les projets.

La souveraineté énergétique annoncée par le programme ne se résume ainsi pas à produire davantage sur le territoire. Elle dépend aussi de la capacité à acheminer l’électricité, à réduire les pertes et à maintenir les installations. Les investissements solaires peuvent élargir l’offre, tandis que les solutions décentralisées peuvent rapprocher le service des localités isolées. Leur efficacité se mesurera à la continuité et au coût réel de l’électricité fournie.

Une échéance qui dépasse les frontières nationales

Le projet s’inscrit dans une question partagée en Afrique de l’Ouest : étendre l’accès tout en sécurisant l’approvisionnement et en maîtrisant les coûts. Pour les partenaires régionaux, la progression des réseaux nationaux peut faciliter les échanges d’électricité. Pour les Burkinabè, l’évaluation se jouera d’abord dans les localités annoncées, dans la fiabilité du service et dans la possibilité, pour les ménages comme pour les entreprises, de payer leur consommation.

Les prochaines étapes à surveiller sont la publication du plan de financement, la répartition des objectifs entre réseau et solutions décentralisées, puis le calendrier des travaux. Le contraste entre la cible d’accélération à 2030 et la durée décennale du programme devra aussi être clarifié. À Ouagadougou comme dans les régions rurales, la portée de Faso Wa-Fulu dépendra moins de son montant annoncé que de résultats vérifiables : localités effectivement desservies, qualité de l’alimentation et coût supporté par les usagers.