La reprise des combats au Tigré remet une question au centre de la crise éthiopienne : qui exerce réellement l’autorité dans la région, et à quel prix pour ses habitants ? Le 21 octobre 2026, le chef du Front de libération du peuple du Tigré (TPLF), Debretsion Gebremichael, a affirmé à la télévision locale que ses forces poursuivaient les opérations armées.

Une paix de Pretoria fragilisée par le retour des armes

Le conflit oppose des forces liées au TPLF à l’armée fédérale éthiopienne. Il s’inscrit dans la longue confrontation entre le pouvoir central, installé à Addis-Abeba, et les autorités politiques tigréennes. La guerre de 2020 à 2022 avait pris fin avec l’accord de Pretoria, conclu sous l’égide de l’Union africaine. Mais l’accord n’a pas réglé les différends sur la gouvernance régionale, le désarmement et le retour des personnes déplacées.

Les affrontements ont repris le 23 septembre 2026, selon les informations rapportées par Associated Press. Des combats ont rapidement gagné plusieurs zones du nord de l’Éthiopie. Au début du mois d’octobre, les forces alliées au gouvernement fédéral sont entrées dans Mekelle, capitale régionale, après le retrait annoncé des combattants du TPLF. La perte de la ville ne signifie toutefois pas que les combats ont cessé dans les zones rurales.

La région reste au cœur d’un bras de fer institutionnel. Le 16 octobre, le gouvernement fédéral a annoncé la création d’une administration provisoire de six mois au Tigré, chargée notamment de rétablir des services publics et de préparer des élections. Cette décision, présentée par Addis-Abeba comme une étape de retour à l’ordre constitutionnel, est contestée par les dirigeants du TPLF. Elle pose une question centrale : quelle autorité peut gouverner la région sans accord politique accepté localement ?

Des déclarations de victoire sans vérification indépendante

Dans son intervention du 21 octobre, Debretsion Gebremichael a décrit des opérations mobiles menées loin des centres urbains. Il a soutenu que les forces tigréennes avaient remporté des succès tactiques et a accusé l’armée fédérale d’être dispersée sur plusieurs fronts. Il a aussi employé une formule menaçante contre ses adversaires. Ces propos reflètent la position du chef du TPLF ; ils ne constituent pas, à eux seuls, une confirmation indépendante de la situation militaire.

Le TPLF avait auparavant revendiqué la neutralisation de centaines de soldats fédéraux dans des combats au nord et au centre du Tigré. Le gouvernement n’avait pas répondu à ces dernières déclarations au moment des faits rapportés. Faute de vérification indépendante, le bilan avancé par le mouvement ne peut être établi. Les affirmations des parties doivent donc être distinguées des faits confirmés sur le terrain.

La matière disponible rapporte aussi une frappe de drone qui aurait tué quatre personnes dans le sud du Tigré le 20 octobre, ainsi que des frappes en région Amhara la veille. Ces bilans ne sont pas recoupés ici par une seconde source indépendante. Ils doivent rester attribués et ne permettent pas, en l’état, de déterminer toutes les circonstances ni la responsabilité des attaques.

Entre contrôle territorial et vie quotidienne

Les annonces de prise de villes et les revendications de gains militaires décrivent une partie seulement de la crise. Pour les habitants, l’intensification des combats menace les déplacements, l’accès aux soins, les écoles et l’approvisionnement. Les populations rurales, plus proches des zones d’opérations, peuvent être exposées directement aux affrontements. Dans les centres urbains, la présence d’une administration ne garantit pas à elle seule le retour des services ni la sécurité.

Le gouvernement fédéral affirme que l’administration provisoire doit rétablir les services et permettre le retour des personnes déplacées. L’agence officielle éthiopienne rapporte cette orientation, tandis qu’Associated Press confirme la mise en place de l’administration et l’existence d’un programme de retour à la vie civile pour d’anciens combattants. Ces mesures ne répondent cependant pas à la question de leur acceptation par les différentes forces tigréennes ni à celle des conditions d’un scrutin crédible.

La crise pèse également sur les efforts de démobilisation. Des centaines d’anciens combattants se sont enregistrés pour un programme de retour à la vie civile, selon Associated Press. Mais la reprise des hostilités fragilise ces démarches : les combattants peuvent être incités à rejoindre les lignes plutôt qu’à rendre les armes. Pour les familles déplacées, l’annonce d’un calendrier administratif ne suffit pas si les routes, les logements et les garanties de sécurité restent incertains.

Un enjeu pour la Corne de l’Afrique

Le Tigré se trouve dans une zone stratégique de la Corne de l’Afrique, au contact de l’Érythrée et à proximité de l’Afar et de l’Amhara. Les combats ne se déroulent donc pas dans un espace isolé. Une extension des tensions pourrait affecter la sécurité régionale et compliquer les relations entre Addis-Abeba et ses voisins. L’Éthiopie est membre de l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD), organisation régionale de la Corne de l’Afrique, ainsi que de l’Union africaine, qui avait contribué à l’accord de Pretoria.

À l’échelle continentale, le retour des armes met à l’épreuve la capacité des accords de paix africains à tenir au-delà de la cessation immédiate des combats. Pretoria a interrompu une guerre majeure, mais les désaccords politiques et territoriaux sont restés actifs. La priorité à court terme demeure la protection des civils et la reprise d’un dialogue vérifiable entre le pouvoir fédéral, l’administration régionale et les dirigeants tigréens.

Les prochains repères seront la capacité de l’administration provisoire à rétablir les services dans les six mois annoncés, le devenir des combattants démobilisés et toute reprise formelle des échanges entre les parties. D’ici là, les déclarations de victoire ne permettront pas, à elles seules, de savoir qui contrôle durablement le Tigré ni si la paix peut être rétablie.