Quand l’État achète des espaces publicitaires dans les médias, il ne finance pas directement une rédaction : il paie pour diffuser ses campagnes et ses informations. Au Sénégal, la reprise annoncée de ces conventions pourrait donc rouvrir une source de revenus pour les entreprises de presse, sans régler à elle seule les fragilités du secteur.

Une décision de principe, pas encore un retour des contrats

Le Premier ministre Ahmadou Al Aminou Lô a émis un avis favorable à la levée de la suspension des conventions publicitaires entre l’État et les médias. L’information a été rapportée le 21 octobre 2026 par plusieurs médias sénégalais, qui indiquent que la réponse du chef du gouvernement fait suite à une demande du ministre chargé de la Communication.

La décision ne signifie toutefois pas que les contrats reprennent immédiatement. Selon ces comptes rendus, un comité interministériel doit d’abord définir les règles d’attribution et de contrôle. Il réunirait des représentants de la Primature, de la Présidence, des ministères concernés, des médias publics et de la presse privée.

Les critères évoqués comprennent la conformité au Code de la presse, l’audience, la performance éditoriale et la couverture du territoire. La date effective de reprise et les modalités financières n’ont pas été précisées dans les informations consultées. L’avis favorable constitue donc une ouverture, pas encore un calendrier d’exécution.

Cette prudence compte. Les conventions publicitaires correspondent à des achats de prestations par des institutions publiques, et non à une aide attribuée sans contrepartie. Leur répartition engage des fonds publics et peut influer sur l’équilibre économique des médias. Des critères vérifiables et publiés seront essentiels pour distinguer commande publicitaire et soutien indirect.

Une mesure prise au nom de la maîtrise des dépenses

La suspension remonte à 2024, après l’arrivée au pouvoir de Bassirou Diomaye Faye et la nomination d’Ousmane Sonko à la Primature. Elle s’inscrivait dans une démarche de réduction et de contrôle des dépenses de l’État. Les contrats concernés permettaient aux ministères, agences et sociétés nationales de communiquer dans des médias privés.

Pour les éditeurs et diffuseurs, cette décision a réduit des recettes commerciales alors que plusieurs entreprises faisaient déjà face à des difficultés. Mamadou Ibra Kane, président du Conseil des diffuseurs et éditeurs de presse du Sénégal (CDEPS), a défendu publiquement l’importance de ces contrats pour les revenus du secteur. À l’inverse, les autorités ont mis en avant la nécessité de respecter les obligations légales, fiscales et sociales.

Le différend s’inscrit dans une réforme plus large du paysage médiatique sénégalais. Le rapport gouvernemental couvrant avril 2024 à avril 2025 dénombrait alors 50 titres de presse écrite, 150 sites d’information, 300 radios et 35 chaînes de télévision numérique terrestre. Il relevait aussi une forte précarité de l’emploi journalistique : selon ce document, 86 % des journalistes n’avaient pas de couverture sociale et 61,7 % pas de contrat de travail.

Ces chiffres officiels éclairent le débat, sans en trancher toutes les causes. Pour le gouvernement, la régularisation des entreprises et la transparence dans l’usage des fonds publics sont des objectifs de gestion. Pour les organisations professionnelles, imposer ces exigences à des entreprises privées de revenus et confrontées à des arriérés peut compliquer leur mise en conformité. Les deux enjeux se croisent, mais ne se confondent pas.

Des revenus utiles, mais une réponse partielle

La publicité publique peut apporter des commandes aux radios, télévisions, journaux et médias en ligne. Si les contrats sont distribués selon des règles lisibles, ils peuvent également permettre à l’administration de toucher des publics différents, au-delà de Dakar. Mais l’impact dépendra des budgets réellement engagés, de la régularité des paiements et de l’accès des médias régionaux aux appels d’offres.

Les entreprises les plus importantes disposent généralement de plus de moyens pour répondre à des critères administratifs et mesurer leur audience. Les petites rédactions et les médias implantés hors de la capitale risquent, eux, d’être désavantagés si les exigences ne tiennent pas compte de leur taille et de leur ancrage local. La prise en compte de la couverture territoriale, annoncée parmi les critères, pourrait limiter ce biais, à condition que son application soit transparente.

La reprise ne résoudra pas non plus les difficultés liées aux salaires, aux contrats de travail, aux charges sociales ou à la diversification des revenus. Le Fonds d’appui et de développement de la presse répond à une logique différente : il s’agit d’un mécanisme d’aide publique soumis à des conditions. En mai 2025, l’Agence de presse sénégalaise rapportait que les autorités exigeaient notamment des documents légaux, des comptes annuels et le respect des règles propres à chaque type de média.

Autrement dit, les conventions publicitaires pourraient apporter un relais commercial, tandis que la réforme du financement public pose la question de la conformité et de l’équité entre bénéficiaires. Pour les journalistes et les salariés, l’enjeu concret sera de savoir si de nouvelles commandes se traduisent en activité durable et en paiements réguliers, plutôt qu’en annonces sans effet sur la trésorerie.

Un test de confiance pour le Sénégal et la région

Le débat a une portée démocratique. La presse sénégalaise couvre les institutions, les politiques publiques et les débats qui traversent le pays. Son autonomie dépend aussi de ses ressources : une dépendance excessive à l’égard des annonceurs publics peut créer des risques de favoritisme, tandis qu’une exclusion durable de ces marchés fragilise les entreprises et l’emploi. La transparence des critères et la possibilité de recours seront donc aussi importantes que la décision de principe.

Pour l’Afrique de l’Ouest, membre de la CEDEAO, le dossier sénégalais illustre une question partagée par de nombreux pays : comment soutenir la viabilité des médias sans transformer la publicité publique en instrument de récompense ou de pression ? Il ne s’agit pas d’assimiler les situations nationales, mais de suivre les mécanismes qui protègent à la fois la bonne gestion des ressources publiques et le pluralisme de l’information.

La prochaine étape sera la publication des règles du comité, puis l’annonce d’un calendrier et des montants disponibles. Il faudra aussi observer la place accordée aux médias régionaux et la manière dont les critères d’audience seront évalués. C’est à ces décisions concrètes que se mesurera la portée de l’ouverture annoncée à Dakar.