Un dépistage gratuit peut ouvrir la porte à un diagnostic. Mais à Madagascar, cette porte ne mène pas toujours à des soins accessibles. Pour les patientes, le prix des médicaments, l’attente à l’hôpital et le regard social peuvent transformer chaque étape en épreuve supplémentaire.

À Antananarivo, des femmes témoignent de parcours où l’information, le soutien psychologique et les moyens financiers comptent presque autant que l’accès à un examen. Octobre Rose met en avant la prévention. Reste la question décisive : que se passe-t-il après le dépistage ?

Du dépistage au traitement, un parcours inégal

Les campagnes organisées à Madagascar proposent des examens gratuits, notamment pour le cancer du sein et celui du col de l’utérus. Des structures locales, dont le centre médical Kintana de la Fondation Akbaraly, annoncent des dépistages gratuits pendant le mois d’octobre. L’Assemblée nationale malgache a également relayé des actions de sensibilisation à ces cancers féminins.

Cette mobilisation répond à un enjeu important. Les estimations de l’Observatoire mondial du cancer, rattaché au Centre international de recherche sur le cancer, évaluent à environ 21 300 les nouveaux cas et 14 270 les décès liés aux cancers à Madagascar en 2022. Le cancer du col de l’utérus et celui du sein figurent parmi les cancers les plus fréquents chez les femmes. Ces estimations nationales décrivent une charge élevée, mais ne renseignent pas à elles seules sur la capacité de chaque région à dépister et traiter les patientes.

Un examen précoce ne garantit pas une prise en charge rapide. Dans le récit de Prisca Carine, les médecins ont d’abord évoqué d’autres diagnostics pendant près d’un an. En décembre 2024, alors que son état s’était dégradé, elle dit avoir attendu deux heures et demie dans un hôpital public avant qu’on lui conseille de rentrer. Son cancer du sein s’était déjà propagé à plusieurs organes, selon son témoignage.

Ce parcours individuel ne permet pas de mesurer les délais dans l’ensemble des établissements. Il illustre toutefois l’écart possible entre une campagne ponctuelle de dépistage et un système capable d’assurer diagnostic, examens complémentaires et traitement sans rupture.

Le coût ne s’arrête pas à la consultation

Anny Andrianaivonirina, journaliste malgache et ancienne patiente, a décrit les contraintes de ses chimiothérapies : arrivée à l’hôpital dès 5 h 30, séances réalisées sur une chaise et personnel peu nombreux dans la salle. Elle rapporte que les soins étaient gratuits, mais que certains médicaments pouvaient coûter jusqu’à 450 000 ariary par séance. Ce montant, selon son témoignage, représentait l’équivalent d’un salaire pour certaines familles.

Ses collègues ont organisé un concert pour l’aider à financer ses traitements. Cette solidarité lui a donné un appui concret. Elle souligne aussi la différence entre les personnes entourées et informées, et celles qui affrontent la maladie sans réseau ni ressources. Les dépenses ne se limitent pas toujours aux médicaments : déplacements vers les centres spécialisés, examens et journées de travail perdues peuvent également peser sur les ménages. Leur poids varie selon les situations et les lieux de résidence.

Le contraste est net entre une annonce de dépistage gratuit et le coût potentiel des étapes suivantes. L’Organisation mondiale de la santé signalait déjà l’importance des programmes communautaires de dépistage du col de l’utérus à Madagascar. Mais repérer une anomalie n’est utile que si la patiente peut accéder ensuite aux examens et aux soins nécessaires. C’est particulièrement déterminant hors de la capitale, où l’éloignement des services spécialisés peut compliquer le suivi.

Les moyens publics comptent aussi. Pour 2025, les documents budgétaires malgaches inscrivaient environ 4,8 % des dépenses de l’État à la fonction santé. Ce chiffre budgétaire ne mesure pas, à lui seul, les ressources disponibles pour l’oncologie. Il rappelle néanmoins que la prévention et le traitement s’inscrivent dans des arbitrages plus vastes, entre personnels, équipements, médicaments et services de proximité.

Briser le silence, accompagner les patientes

Le cancer entraîne aussi des effets sociaux. Prisca Carine raconte recevoir des messages de femmes ayant perdu leur emploi après leur diagnostic. Elle décrit le regard porté sur celles qui perdent leurs cheveux pendant la chimiothérapie : certaines se sentent jugées, puis mises à l’écart. Ces expériences rapportées ne disent pas ce que vivent toutes les patientes, mais elles montrent comment la maladie peut fragiliser les liens sociaux et l’autonomie économique.

La psychologue Stacy Rakotondrazanany observe que les cancers gynécologiques restent associés à des jugements sur la sexualité et les comportements des femmes. Cette stigmatisation peut rendre la parole plus difficile et retarder la consultation. Présenter ces cancers comme une faute individuelle est infondé : le dépistage, l’information et l’accès aux soins doivent pouvoir se faire sans humiliation ni accusation.

Avec l’association Espoir Rose Madagascar, Prisca Carine veut compléter l’accompagnement médical par du soutien psychologique, des conseils nutritionnels et des ateliers pratiques. Ces initiatives ne remplacent ni les oncologues ni les services hospitaliers. Elles répondent cependant à des besoins souvent négligés : comprendre les traitements, préserver l’estime de soi et ne pas rester seule face à l’annonce.

Un enjeu de santé publique au-delà d’octobre

Madagascar, pays d’Afrique de l’Est, est membre de la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC), organisation régionale qui réunit plusieurs États d’Afrique australe et de l’océan Indien. La lutte contre le cancer y pose une question partagée : comment relier dépistage, diagnostic et traitements accessibles, plutôt que concentrer les efforts sur des campagnes de sensibilisation isolées ?

Les estimations du cancer et les expériences des patientes éclairent deux dimensions différentes. Les premières montrent l’ampleur du problème à l’échelle nationale. Les secondes révèlent les obstacles concrets rencontrés dans les parcours de soins. Pour les femmes de la capitale comme pour celles des régions, l’enjeu est de réduire les délais, de rendre les médicaments financièrement accessibles et de mieux orienter les patientes dès les premiers examens.

Octobre Rose peut attirer l’attention et faciliter le premier rendez-vous. La portée durable de la campagne dépendra de ce qui suit : continuité des soins, disponibilité des équipes, accompagnement des familles et lutte contre les préjugés. C’est à cette échelle que la gratuité du dépistage pourra devenir une réelle possibilité de prise en charge.