À Karibib, dans la région d’Erongo, le lithium est encore loin de sortir d’une mine en activité. Le changement de propriétaire offre une nouvelle chance au projet, mais ne vaut ni décision de construire ni garantie de financement. Pour les habitants de la région, la question est concrète : les ressources annoncées se traduiront-elles en emplois, en commandes locales et en transformation sur place ?
Un projet relancé sur le papier, pas encore sur le terrain
Le projet porte sur deux anciens sites miniers, Rubicon et Helikon. Il est resté à l’arrêt depuis 2022, dans un contexte de baisse des cours du lithium et de difficultés financières de son actionnaire majoritaire, Lepidico. La société mère australienne a été placée en liquidation en mai 2025, selon le quotidien namibien The Namibian.
Le 6 octobre 2026, la Commission namibienne de la concurrence a approuvé, sous conditions, la vente à African Critical Elements (ACE), une société britannique nouvellement créée. La décision a été rendue publique le 20 octobre. ACE prend le contrôle de Lepidico Canada, qui détenait indirectement 80 % du projet. La Commission estime que la transaction ne devrait pas réduire la concurrence dans le secteur. Elle demande toutefois que les bénéfices attendus se traduisent notamment par des emplois locaux, la formation et une participation accrue des petites entreprises namibiennes.
Cette autorisation réglementaire ne signifie pas que la mine va rouvrir immédiatement. La Commission indique qu’ACE n’est pas encore opérationnelle en Namibie. L’entreprise souhaite reprendre les forages, poursuivre l’exploration et organiser le financement d’installations de traitement. Elle annonce aussi vouloir revoir les paramètres techniques et économiques du projet. Aucun calendrier de construction ni budget révisé n’a été communiqué.
Les anciennes prévisions devront être réexaminées
L’étude de faisabilité publiée en 2020 dessinait un projet intégré : deux mines à ciel ouvert, une usine de concentration et des infrastructures associées. Elle estimait l’investissement initial à 139 millions de dollars et envisageait une production annuelle de 4 900 tonnes d’hydroxyde de lithium, ainsi que des coproduits comme le rubidium et le césium. Ces montants et volumes sont des estimations anciennes, et non des résultats de production.
Le document d’évaluation environnementale du projet situait les concessions dans le district de Karibib et prévoyait un concentrateur près de Rubicon. À l’époque, le concentré devait rejoindre le port de Walvis Bay avant d’être transformé aux Émirats arabes unis. Une nouvelle unité de concentration en Namibie, évoquée par ACE, pourrait donc modifier le degré de transformation réalisé dans le pays. L’entreprise n’a pas précisé si elle envisage une usine de produits chimiques pour batteries, ni comment elle financerait ces étapes.
La prudence s’impose aussi sur les retombées sociales annoncées dans les études initiales. Le dossier environnemental de 2020 évoquait 115 emplois directs, mais cette projection ne doit pas être confondue avec des postes garantis dans le projet remanié. L’étude recensait également des travaux de remise en état autour d’anciennes excavations. Les autorités et les communautés concernées devront pouvoir examiner les engagements actualisés, notamment sur l’eau, les infrastructures, la sécurité et la réhabilitation des sites.
Les retombées locales au cœur du dossier
Les conditions fixées par la Commission répondent à un enjeu plus large de la politique minière namibienne : faire en sorte que l’extraction profite aussi aux travailleurs, fournisseurs et entreprises du pays. À Windhoek, les autorités devront suivre la mise en œuvre des engagements de l’acquéreur. À Karibib et dans les localités voisines, les effets dépendront plutôt des recrutements, de la formation, des achats auprès des PME et de la gestion des ressources locales.
La mine ne produisait pas au moment de la demande de rachat et, selon la Commission, le site ne comptait alors aucun employé. Cela limite les effets immédiats de la transaction pour les ménages et l’économie locale. Une reprise des forages pourrait créer de l’activité, mais l’emploi durable dépendrait d’une décision d’investissement, de travaux de construction, puis d’une exploitation effective.
Le secteur minier namibien dispose déjà de réseaux d’approvisionnement locaux. La Chambre des mines estimait, dans son bilan 2023, que 80 % des achats déclarés par les entreprises couvertes par son enquête avaient été effectués auprès de sociétés enregistrées en Namibie. Cette donnée sectorielle ne préjuge pas des résultats de Karibib. Elle montre cependant que les retombées peuvent se mesurer au-delà des seuls emplois directs, à condition que les entreprises locales puissent accéder aux marchés et aux compétences nécessaires.
Un enjeu namibien qui dépasse les frontières
La Namibie est membre de la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC), qui rassemble 16 pays de la région. Karibib s’inscrit dans un débat commun à plusieurs États : comment attirer les capitaux et développer les chaînes de transformation sans se limiter à exporter des minerais peu transformés ? Pour les pays voisins, l’enjeu est aussi de développer des compétences, des infrastructures et des débouchés régionaux capables de soutenir des projets miniers viables.
Le lithium est utilisé dans les batteries de véhicules électriques et le stockage de l’électricité, mais la demande mondiale ne suffit pas à rendre chaque projet rentable. Les prévisions de 2020 reposaient sur des coûts, des prix et un financement qui doivent aujourd’hui être réévalués. Karibib devra ainsi franchir plusieurs étapes distinctes : actualiser l’étude, réunir des financements, obtenir ou renouveler les autorisations nécessaires et établir des engagements crédibles envers les communautés et les fournisseurs namibiens.
Le feu vert de la Commission empêche donc le dossier de s’enliser dans l’incertitude de propriété, mais il ne marque pas le début des travaux. Le prochain test sera la publication par ACE d’un plan actualisé, avec un calendrier, un coût, des modalités de transformation et des engagements locaux vérifiables. C’est à cette condition que Karibib pourra passer d’un actif minier dormant à un projet industriel tangible pour la Namibie.