Une décision prise à Benghazi peut-elle refermer une fracture politique libyenne, tout en ouvrant un nouveau front diplomatique en Méditerranée ? Le 20 octobre 2026, la Chambre des représentants a approuvé un accord maritime avec la Turquie, conclu en 2019 par les autorités de Tripoli. Le vote rapproche les deux camps libyens sur le dossier, mais ne règle ni leur rivalité intérieure ni le désaccord juridique avec les pays voisins.

Un accord né de la division libyenne

Depuis la chute de Mouammar Kadhafi en 2011, la Libye reste traversée par des rivalités entre pouvoirs concurrents. Tripoli, à l’ouest, accueille le Gouvernement d’union nationale dirigé par Abdelhamid Dbeibah. À l’est, les institutions basées à Benghazi et les forces de Khalifa Haftar exercent leur autorité sur une large partie du pays. Cette division complique la représentation de la Libye dans les négociations régionales.

Le mémorandum maritime a été signé en novembre 2019 par Ankara et le Gouvernement d’union nationale, alors dirigé par Fayez al-Sarraj. Il définit des zones de juridiction maritime, dont les limites de zones économiques exclusives (ZEE) et de plateaux continentaux. Une ZEE est un espace en mer où un État peut revendiquer des droits sur les ressources, notamment la pêche et les hydrocarbures.

À l’époque, le Parlement installé dans l’est avait rejeté l’accord. La Turquie soutenait militairement les autorités de Tripoli, alors confrontées à l’offensive des forces de Haftar. Le vote du 20 octobre 2026 marque donc un retournement politique. La Chambre a approuvé le texte à l’unanimité et abrogé des décisions de 2020 qui rejetaient les accords avec Ankara et rompaient les relations politiques, selon l’agence de presse libyenne LANA et l’Associated Press.

Un rapprochement entre l’Est et Tripoli, sans réunification

Les deux camps ont salué le vote. Le ministère des Affaires étrangères du gouvernement de Tripoli l’a présenté comme une évolution positive des relations avec la Turquie. Du côté de l’est, Saddam Haftar a évoqué un moyen de dépasser les différends passés. Ces déclarations signalent un rapprochement sur un dossier précis. Elles ne démontrent pas pour autant un accord plus large sur le partage du pouvoir ou la gestion des ressources.

La distinction compte pour la population libyenne. Une approbation parlementaire peut renforcer la position de l’État dans une négociation extérieure, mais ses retombées économiques restent incertaines. La prospection offshore nécessite des investissements, des permis, des équipements et une stabilité suffisante. Les revenus éventuels dépendraient aussi de leur répartition entre institutions et régions, dans un pays où les recettes pétrolières occupent une place centrale.

Le texte approuvé concerne la délimitation maritime. Il ne signifie pas, à lui seul, qu’une campagne d’exploration ou une exploitation conjointe commence immédiatement. Les projets d’hydrocarbures en mer exigent des accords opérationnels et des décisions supplémentaires. Les autorités de Tripoli ont d’ailleurs indiqué que la coopération devait respecter les règles et principes pertinents du droit international.

Des revendications maritimes qui se heurtent

La Grèce conteste l’accord. Athènes estime qu’il ne tient pas compte des droits maritimes de ses îles, dont la Crète, et affirme que les côtes turque et libyenne ne justifient pas cette délimitation. L’Égypte a également rejeté la ratification le 21 octobre, déclarant qu’elle n’aurait pas d’effet juridique sur ses droits. Chypre a condamné le vote, selon les informations de l’Associated Press.

L’Union européenne a, elle aussi, réaffirmé son opposition. Dans une déclaration publiée le 21 octobre, elle juge que le mémorandum porte atteinte aux droits souverains d’États tiers et ne respecte pas le droit de la mer. Les autorités européennes rappellent que, selon leur interprétation, le texte ne peut produire d’effets juridiques pour ces pays. Ankara et les autorités libyennes défendent, de leur côté, la validité de l’accord.

Ces positions relèvent d’un différend juridique et géopolitique. Les États ne s’accordent ni sur le poids des îles dans la délimitation maritime, ni sur les zones que chaque pays peut revendiquer. L’approbation par le Parlement libyen renforce le soutien politique intérieur au mémorandum, mais elle ne met pas fin aux objections grecques, égyptiennes ou européennes. Elle ne tranche pas, à elle seule, les différends de droit international.

Une portée régionale à surveiller

La Méditerranée orientale concentre des revendications maritimes et des projets liés aux hydrocarbures. En août 2020, l’Égypte et la Grèce ont conclu leur propre accord maritime, dans un contexte de désaccord avec Ankara. La nouvelle décision libyenne place désormais Le Caire face à un choix délicat : son partenaire politique dans l’est de la Libye soutient un texte que l’Égypte rejette.

La Libye appartient à l’Union du Maghreb arabe (UMA), mais la dispute implique aussi des pays de Méditerranée orientale et l’Union européenne. Le dossier dépasse donc les cadres régionaux nord-africains. Il concerne la coopération énergétique, la délimitation des espaces maritimes et la capacité des institutions libyennes à parler d’une seule voix.

Pour les Libyens, l’enjeu immédiat est moins une promesse de revenus qu’une question de gouvernance : qui négocie, qui délivre les autorisations et comment les ressources seraient réparties ? À l’échelle régionale, la prochaine étape sera la réponse diplomatique des pays opposés au mémorandum et la manière dont les autorités libyennes concrétiseront leur approbation. Le vote rapproche Benghazi et Tripoli sur le papier ; il ne transforme pas encore ce rapprochement en politique nationale unifiée.