Un henné fleuri sur les mains, une séance de boxe adaptée ou un message envoyé à une autre patiente : au Sénégal, ces gestes ne remplacent ni la chirurgie ni la chimiothérapie. Ils répondent à un autre besoin, souvent moins visible dans le parcours de soins : ne pas traverser la maladie seule.
À Dakar, l’association Kinsiba réunit des personnes touchées par le cancer autour d’activités collectives et d’un accompagnement psychosocial. Ces moments offrent un espace où parler des traitements, mais aussi de la vie quotidienne. La maladie n’y occupe pas toute la conversation.
Après le diagnostic, le corps et le quotidien changent
Pour Fatoumata Sané, un rendez-vous consacré au henné devient une pause avant une mastectomie, l’opération qui consiste à retirer un sein. Elle explique que le moindre symptôme peut susciter l’inquiétude : est-ce un effet de la maladie ou de la chimiothérapie ? Être entourée de femmes qui connaissent cette expérience lui permet, le temps d’une rencontre, de penser à autre chose.
Salimata Sarr, 52 ans, a été diagnostiquée en 2021, puis a connu une récidive en 2022. Elle évoque les changements physiques liés aux traitements et à la chirurgie : cicatrices, perte de cheveux, ongles fragilisés. Dans ce contexte, prendre soin de soi ne relève pas seulement de l’apparence. Cela peut aider à retrouver des repères dans un corps transformé par la maladie.
Les témoignages recueillis auprès des participantes décrivent aussi une inquiétude persistante face aux effets secondaires et à la possibilité d’une récidive. Une femme de 37 ans, diagnostiquée à 30 ans, résume ce que le groupe a changé pour elle : elle y a trouvé des « sœurs », avec qui s’appeler, échanger des messages et s’entraider. Ce soutien entre patientes complète les soins médicaux ; il ne s’y substitue pas.
Un accompagnement qui dépasse les soins médicaux
La prise en charge d’un cancer mobilise des traitements, mais aussi des besoins psychologiques, sociaux et pratiques. Le terme « soins de support » désigne précisément cet accompagnement complémentaire : soutien psychologique, aide sociale, activité physique adaptée ou conseils pour mieux vivre les effets des traitements. L’accès à ces services peut dépendre des structures disponibles, des ressources et du lieu de résidence.
La fondatrice de Kinsiba, Dienaba Konaté, dit avoir voulu répondre à ce manque d’accompagnement. L’association propose des ateliers socio-esthétiques et des activités physiques, tout en créant des occasions de partage. Son site présente ces actions comme un soutien au bien-être physique et moral des personnes suivant une chimiothérapie. Kinsiba et ses activités d’accompagnement au Sénégal.
Ce rôle associatif ne doit toutefois pas masquer les responsabilités du système de santé. L’Organisation mondiale de la santé estime, dans ses données GLOBOCAN pour 2022, à 1 838 le nombre de nouveaux cas de cancer du sein chez les femmes au Sénégal. Le cancer du sein figure parmi les cancers les plus fréquents dans le pays. Ces chiffres sont des estimations, et non un décompte exhaustif de chaque diagnostic. Les estimations GLOBOCAN 2022 pour le Sénégal. Le recoupement des données sur le cancer du sein au Sénégal.
Le ministère sénégalais de la Santé a également souligné les besoins en ressources humaines spécialisées, notamment en psycho-oncologie, c’est-à-dire l’accompagnement psychologique lié au cancer. La stratégie publique dépend donc autant de l’accès au diagnostic et aux traitements que de la capacité à soutenir les personnes tout au long de leur parcours. Les enjeux de prise en charge évoqués par le ministère de la Santé.
De Dakar aux autres régions, l’enjeu de la continuité
Les initiatives associatives peuvent apporter une réponse concrète à l’isolement, mais leur portée dépend de leur capacité à atteindre davantage de patientes. Une association basée à Dakar ne peut, à elle seule, garantir un accompagnement équivalent dans toutes les régions. Les déplacements vers les services spécialisés, les dépenses liées aux traitements et les contraintes familiales peuvent aussi peser différemment selon le lieu de vie et les ressources de chacune.
Une initiative annoncée par Kinsiba illustre la diversité de ces besoins : en décembre 2025, l’Agence de presse sénégalaise a rapporté que l’association prévoyait de distribuer des prothèses mammaires externes à des femmes après une mastectomie, avec un premier objectif de 30 bénéficiaires. La dépêche indiquait aussi un projet d’extension vers Mbour et Saint-Louis. Il s’agit d’un objectif annoncé par l’association, et non d’un bilan vérifié des distributions réalisées. L’annonce de Kinsiba sur les prothèses mammaires externes.
À l’échelle régionale, le Sénégal est membre de la CEDEAO, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest. Les initiatives de Kinsiba restent locales, mais la question qu’elles mettent en lumière dépasse Dakar : comment intégrer le soutien psychologique et social aux parcours de soins, sans faire reposer cette mission sur les seules associations ?
La réponse se jouera dans la continuité entre hôpitaux, professionnels de santé, pouvoirs publics et organisations de patientes. Pour les Sénégalaises atteintes d’un cancer, l’enjeu est double : accéder aux traitements et pouvoir les traverser avec un accompagnement adapté, quel que soit leur lieu de résidence.