Récupérer du gaz qui partait en fumée peut renforcer l’approvisionnement électrique libyen et réduire les émissions. Mais l’installation du champ offshore de Bouri n’est pas encore entrée en service : ses bénéfices dépendront de la mise en route et de la capacité à acheminer le gaz jusqu’aux centrales.
Un chantier achevé, mais pas encore en production
Le 19 octobre 2026, Eni a annoncé l’achèvement du projet Bouri Gas Utilization, réalisé avec la Compagnie nationale libyenne de pétrole (NOC) au sein de leur coentreprise Mellitah Oil & Gas. Les procédures de démarrage sont en cours. La compagnie n’a pas annoncé de date précise pour le début de l’exploitation.
Le chantier comprend un nouveau module de récupération du gaz et des équipements de raccordement. Il vise à capter et traiter le gaz associé au pétrole, jusqu’ici brûlé à la torche sur le champ de Bouri, situé au large de la côte occidentale libyenne. Le torchage consiste à brûler le gaz qui accompagne l’extraction pétrolière lorsqu’il ne peut pas être récupéré ou transporté.
Selon Eni, l’installation doit permettre de valoriser environ 700 millions de mètres cubes de gaz par an et d’éviter l’équivalent de 1,5 million de tonnes de CO₂ annuelles. La NOC évoque, de son côté, une capacité voisine de 100 millions de pieds cubes par jour. Ces estimations décrivent les volumes attendus, pas une production déjà livrée : le démarrage reste une étape à franchir.
Les deux annonces convergent sur l’objectif de récupérer le gaz et de le destiner au marché libyen. La NOC précise que l’alimentation des centrales électriques fait partie des priorités. Elle a aussi indiqué que des préparatifs de réception et de traitement du gaz étaient en discussion avec Mellitah et Eni avant la mise en service.
L’électricité au cœur de l’enjeu national
Pour les Libyens, l’intérêt du projet se mesurera d’abord à la continuité de l’électricité. En août, l’agence de presse libyenne LANA rapportait que les autorités avaient demandé une coordination accrue entre la NOC et la compagnie publique d’électricité, notamment sur les quantités de gaz et de carburant fournies aux centrales. Le gaz récupéré à Bouri pourrait donc contribuer à un besoin intérieur concret, sans garantir à lui seul une amélioration durable du service.
En effet, disposer d’une ressource ne suffit pas. Il faut la traiter, la transporter et assurer la fiabilité des installations électriques. Les habitants et les entreprises, qui subissent directement les interruptions de courant, ne tireront avantage de ces volumes que si toute cette chaîne fonctionne. Les opérateurs et les autorités, eux, devront arbitrer entre alimentation locale et ventes à l’étranger.
Cette tension entre demande intérieure et exportations est déjà visible dans le secteur gazier. Le nouveau gaz pourra également soutenir les volumes exportés vers l’Europe par Greenstream, le gazoduc sous-marin reliant la côte occidentale de la Libye à la Sicile. Eni présente ces exportations comme un débouché possible. La priorité annoncée pour le marché national rappelle toutefois que la disponibilité réelle et la répartition du gaz compteront autant que la capacité technique du projet.
Un projet dans un secteur exposé aux fragilités
La production énergétique libyenne s’inscrit dans un paysage institutionnel et sécuritaire complexe. La NOC est l’entreprise publique chargée du secteur pétrolier et gazier. Eni opère dans le pays depuis 1959 et travaille avec elle, notamment par l’intermédiaire de Mellitah Oil & Gas. Eni indique avoir produit en Libye environ 162 000 barils équivalent pétrole par jour en 2025, en part propre. Ce chiffre concerne l’ensemble de ses activités libyennes, et non le seul champ de Bouri.
Les infrastructures sont aussi vulnérables aux tensions politiques et aux interruptions opérationnelles. En juillet 2026, des protestations contre les coupures de courant ont conduit à la fermeture temporaire de conduites de gaz au complexe de Mellitah, selon des informations rapportées par Associated Press. Cet épisode rappelle qu’un nouvel équipement ne supprime pas les risques liés à l’accès aux installations, à leur entretien ou à la continuité des flux.
Le défi du torchage dépasse par ailleurs Bouri. Le suivi mondial de la Banque mondiale estime que les volumes de gaz torchés en Libye ont augmenté de 15 % en 2025, parallèlement à la hausse de la production pétrolière. Le projet intervient donc dans un contexte où la récupération du gaz exige davantage que des installations ponctuelles : il faut aussi des réseaux, des capacités de traitement et des règles permettant de réduire durablement le brûlage.
Une portée maghrébine et africaine à suivre
La Libye appartient à l’Union du Maghreb arabe, qui rassemble les pays du Maghreb, ainsi qu’à l’Union africaine. Pour la région, la liaison Greenstream illustre le poids des infrastructures énergétiques entre les deux rives de la Méditerranée. Pour le continent, le dossier pose une question plus large : comment convertir une ressource produite sur place en électricité et en revenus, tout en limitant les pertes et les émissions ?
La NOC a fixé l’objectif d’éliminer le torchage de routine d’ici 2030, selon ses communications sur les projets de réduction. Bouri peut contribuer à cette trajectoire, mais ne suffit pas à l’atteindre à l’échelle du pays. Le prochain indicateur sera la mise en service effective, puis la vérification des volumes traités et de leur destination. Il faudra également observer si le gaz supplémentaire améliore l’alimentation des centrales avant de soutenir les exportations.
Le chantier transforme ainsi une perte en ressource potentielle, sans résoudre d’un coup les difficultés énergétiques libyennes. Son résultat dépendra des opérations techniques, de la stabilité des infrastructures et des choix de distribution. C’est à ces conditions que le projet pourra produire des effets visibles, de Tripoli aux régions desservies par le réseau électrique.
Repères : annonce d’Eni sur le projet gazier de Bouri ; informations de la NOC sur la mise en service ; agence LANA sur les approvisionnements des centrales ; données de la Banque mondiale sur le torchage ; présentation de l’Union du Maghreb arabe.