Au Sénégal, l’arbitrage budgétaire touche directement le prix des déplacements et du transport des marchandises. Le désaccord autour de la loi de finances rectificative met ainsi en lumière une question concrète : comment réduire le déficit sans reporter une part plus lourde de l’ajustement sur les ménages et les entreprises ?
Un budget sous la pression de la dette
Le débat s’inscrit dans une période de fortes contraintes pour les finances publiques sénégalaises. Un audit des comptes de l’État a mis au jour des emprunts et des déficits jusque-là sous-déclarés. En mars 2025, le Fonds monétaire international (FMI) a estimé que les prêts non comptabilisés représentaient 25,3 points de PIB et que la dette de l’administration centrale atteignait 105,7 % du PIB à la fin de 2024. Ces estimations dépendent du périmètre retenu : le FMI a ensuite évalué la dette publique totale à 132 % du PIB pour la même période.
La révision des comptes a compliqué les discussions avec le Fonds sur un nouveau programme de financement. Elle a aussi placé le gouvernement devant des choix difficiles : trouver des recettes, maîtriser les dépenses et honorer le service de la dette, tout en préservant les activités économiques et les revenus des ménages. Le chiffre de 7,6 % du PIB avancé dans le projet correspond à une prévision de déficit, et non à une mesure définitive des comptes exécutés.
Dans ce contexte, le gouvernement a présenté un projet de loi de finances rectificative pour 2026. Une loi rectificative permet d’ajuster en cours d’année les recettes et les dépenses votées dans le budget initial. Le texte, transmis à l’Assemblée nationale en septembre, prévoit notamment une baisse de l’enveloppe consacrée aux subventions aux produits pétroliers.
Le désaccord porte sur le coût du carburant
Le 19 octobre à Dakar, Ousmane Sonko a déclaré que les députés de Pastef ne voteraient pas le projet en l’état. Il a toutefois laissé ouverte la possibilité d’un accord : « Pour le moment, nous ne rejetons rien, nous ne validons rien », a-t-il dit, selon les comptes rendus de sa conférence de presse. Il a appelé à un débat avec le gouvernement plutôt qu’à un rejet immédiat.
Le principal point de friction concerne le montant des aides publiques aux produits pétroliers. D’après les chiffres présentés par Sonko et rapportés par plusieurs médias sénégalais, l’enveloppe passerait de 790 à 552 milliards de francs CFA, soit une réduction d’environ 30 %. Il estime que cette évolution pourrait faire passer le litre de diesel de 755 à près de 867 francs CFA. Ces montants sont des projections qu’il a attribuées au projet et à ses conséquences ; ils ne constituent pas, à eux seuls, une décision déjà appliquée sur les prix à la pompe.
Le raisonnement du gouvernement et les critiques de Sonko se rejoignent sur un point : les subventions pèsent sur le budget. Mais ils divergent sur le rythme et la répartition de l’effort. Pour l’ancien Premier ministre, réduire le soutien au carburant risquerait de renchérir les transports et les coûts des activités. Cette hausse pourrait se transmettre aux prix des biens, notamment lorsque leur acheminement dépend du transport routier.
Une majorité parlementaire, mais des arbitrages disputés
Le désaccord est aussi institutionnel. Pastef détient 130 des 165 sièges de l’Assemblée nationale, selon les résultats des législatives de novembre 2024. La majorité parlementaire peut donc peser fortement sur le texte. Sonko, aujourd’hui président de l’Assemblée et dirigeant du parti, a annoncé une réserve politique ; cela ne signifie pas que le projet a déjà été rejeté ni que le vote est acquis.
Cette configuration donne au débat budgétaire une dimension particulière. La confrontation ne se joue pas seulement entre majorité et opposition : elle traverse également les institutions issues du pouvoir élu en 2024. Le texte devra être examiné selon la procédure parlementaire, avec des échanges entre les députés et le gouvernement dirigé par Ahmadou Al Aminou Lô. Les amendements, le calendrier d’examen et les réponses de l’exécutif seront déterminants pour connaître l’issue.
Les effets d’une réduction des aides ne seraient pas identiques pour tous. Les ménages qui utilisent peu de carburant peuvent être touchés indirectement, si les coûts de transport se répercutent sur les produits. Les transporteurs, les commerçants et les entreprises utilisant des véhicules ou des groupes électrogènes peuvent, eux, subir plus directement la hausse de leurs charges. À l’inverse, maintenir les subventions mobilise des ressources publiques qui ne peuvent pas être affectées à d’autres dépenses.
La question centrale est donc celle du ciblage. Une aide générale sur le carburant bénéficie aux consommateurs, mais une part de son coût va aussi à ceux qui consomment davantage. Des aides ciblées ou des mesures de compensation peuvent mieux protéger certains ménages, mais leur mise en œuvre suppose des critères fiables et des dispositifs accessibles. Le débat public devra préciser si le projet prévoit de tels relais et comment ils seraient financés.
Un enjeu suivi dans la région
Le dossier sénégalais est observé dans l’espace de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), qui rassemble des pays confrontés, à des degrés différents, aux arbitrages entre maîtrise des finances publiques, coût de l’énergie et protection du pouvoir d’achat. Il n’existe toutefois pas de réponse unique : les budgets, les ressources énergétiques et les mécanismes de soutien varient d’un pays à l’autre.
Pour le Sénégal, la suite dépendra du contenu final du texte, du débat parlementaire et des discussions avec le FMI sur l’assainissement des comptes. Le vote permettra de mesurer si la majorité transforme ses réserves en amendements ou maintient son opposition. Il faudra aussi suivre l’évolution effective des prix et les mesures de compensation annoncées par les autorités. C’est à ces décisions concrètes que se mesurera l’équilibre recherché entre réduction du déficit et protection de l’activité quotidienne.