Pour les éleveurs nigérians, produire davantage de lait ne dépend pas seulement du nombre de bovins. Il faut aussi améliorer leur alimentation et leur santé, organiser la collecte, puis transformer rapidement le lait. C’est sur ces maillons que le Nigeria cherche des pistes de coopération en Afrique.
Des échanges techniques, pas encore un accord de filière
Le 15 octobre, le ministre nigérian du Développement de l’élevage, Idi Mukhtar Maiha, a reçu l’ambassadeur ougandais Philip Odida pour discuter d’une possible coopération, selon le ministère nigérian. Les échanges ont notamment porté sur la sélection génétique, l’alimentation animale, la santé du bétail et la transformation laitière.
Des représentants du secteur privé ont aussi évoqué la transformation de surplus de lait en poudre et en produits à plus forte valeur ajoutée. À ce stade, les informations disponibles décrivent des discussions exploratoires : elles ne font état ni d’un accord signé, ni d’un calendrier de mise en œuvre, ni d’investissements confirmés.
La rencontre s’inscrit dans une série de contacts entre acteurs nigérians et ougandais. En août 2026, le ministère a reçu une délégation de la Chambre de commerce Nigeria-Ouganda. Les sujets évoqués comprenaient déjà les fourrages, la génétique animale, le transfert de technologies et des formes d’élevage plus productives. Cette continuité montre un intérêt politique et commercial, mais ne garantit pas encore des bénéfices concrets pour les producteurs.
Une ambition nigériane confrontée aux maillons faibles
Abuja a fixé un objectif de doublement de la production nationale : passer de 700 000 à 1,4 million de tonnes par an en cinq ans, selon l’annonce faite en juin 2025 par le ministère fédéral du Développement de l’élevage. Le gouvernement présente cette hausse comme un moyen de réduire une facture d’importation laitière évaluée à plus de 1,5 milliard de dollars par an. Ces chiffres sont des objectifs et estimations officiels, pas un bilan de résultats déjà atteints.
Le défi est structurel. Les troupeaux nigérians sont répartis entre des systèmes d’élevage différents, tandis que les rendements varient selon les races, l’accès au fourrage, aux soins vétérinaires et à l’eau. Il faut également des points de collecte, des équipements de refroidissement et des routes adaptées. Sans cette chaîne, le lait produit dans les zones rurales atteint difficilement les transformateurs et les marchés urbains.
Le ministère nigérian a lui-même cité les lacunes de collecte, de stockage, de transport et de logistique parmi les obstacles à la filière. L’enjeu concerne donc autant les infrastructures et l’organisation des marchés que l’amélioration génétique. Les grandes entreprises peuvent investir dans des fermes et des usines ; les petits éleveurs, eux, ont besoin de débouchés réguliers, de services vétérinaires accessibles et d’un prix rémunérateur.
L’expérience ougandaise, avec ses limites
L’Ouganda offre un cas d’étude pertinent parce que sa production a progressé rapidement. Le ministère ougandais de l’Agriculture indique une hausse de 2,7 milliards de litres en 2020 à 5,4 milliards en 2024. La valeur des exportations de lait et de produits laitiers est passée de 102,6 millions de dollars en 2022 à 285,4 millions en 2024, selon les données officielles ougandaises compilées dans son bilan statistique. Les autorités ougandaises ont aussi signalé des ventes vers des marchés africains, dont le Nigeria.
Ces résultats ne signifient pas qu’un modèle puisse être simplement transféré. Les systèmes d’élevage, les conditions climatiques, les races, les distances et les infrastructures diffèrent. Les données de production en litres ne sont pas non plus directement comparables à l’objectif nigérian exprimé en tonnes sans précisions sur les produits et les équivalences retenues. La coopération pourrait être utile si elle porte sur des solutions adaptées : conservation du fourrage, sélection des animaux, contrôle sanitaire, collecte locale et transformation.
La transformation en poudre ou en lait UHT peut prolonger la conservation et faciliter le transport. Mais ces procédés nécessitent de l’énergie, des équipements, des normes de qualité et un approvisionnement fiable en lait cru. Si ces coûts restent élevés, les produits transformés risquent de demeurer hors de portée d’une partie des consommateurs ou de ne pas concurrencer les importations.
Une question régionale de commerce et de revenus
Pour les producteurs nigérians, la différence se jouera dans le partage de la valeur : pourront-ils vendre une part stable de leur lait, ou la croissance profitera-t-elle surtout aux transformateurs et aux grands élevages ? Les femmes, souvent présentes dans la transformation et la vente à petite échelle, sont également concernées par l’accès aux équipements, au financement et aux circuits formels. Dans les villes, une offre locale plus régulière pourrait élargir les choix ; dans les zones rurales, les centres de collecte peuvent créer des revenus, à condition d’être proches et fonctionnels.
À l’échelle régionale, le dossier relie deux espaces économiques : le Nigeria appartient à la CEDEAO, communauté d’Afrique de l’Ouest, tandis que l’Ouganda est membre de la Communauté d’Afrique de l’Est. Une coopération bilatérale peut ouvrir des échanges de savoir-faire et de produits, mais le commerce dépendra aussi des normes sanitaires, des procédures douanières et des coûts de transport. Le ministère ougandais a déjà mentionné le Nigeria parmi ses marchés pour les produits laitiers.
La prochaine étape sera donc moins l’annonce d’un partenariat que sa traduction en dispositifs précis : échanges techniques encadrés, règles vétérinaires claires, financement de la collecte et engagements d’achat. Pour Abuja, l’indicateur décisif ne sera pas seulement le volume national produit, mais la quantité effectivement collectée, transformée et vendue à un prix soutenable. C’est là que se mesurera la portée réelle des contacts avec Kampala.