À Tunis, les difficultés du quotidien et les inquiétudes sur les libertés se sont retrouvées dans un même cortège. La mobilisation du samedi 17 octobre montre que les revendications sociales et politiques se rejoignent, sans pour autant effacer les différences entre les organisations qui les portent.

Une coalition syndicale et citoyenne dans les rues de Tunis

Plusieurs milliers de personnes ont marché dans le centre de la capitale tunisienne à l’appel de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT) et d’organisations professionnelles et de défense des droits. Les estimations varient : des comptes rendus évoquent au moins 3 000 participants, tandis que d’autres évaluations avancent un chiffre pouvant atteindre 6 000. Faute de décompte indépendant commun, ces nombres restent attribués.

La Ligue tunisienne des droits de l’Homme, l’Ordre national des avocats, le Syndicat national des journalistes tunisiens et le Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux figuraient parmi les structures mobilisées. Des organisations de médecins, d’étudiants, de femmes et de diplômés sans emploi ont également participé. Leurs appels mêlaient pouvoir d’achat, justice sociale, liberté d’expression et indépendance de la justice.

Le rassemblement s’est tenu dans un centre-ville sous surveillance policière. Les manifestants ont dénoncé la hausse du coût de la vie et demandé le respect des libertés publiques. Des slogans ont aussi visé le président Kaïs Saïed et sa gestion du pays. La marche, rapportée par plusieurs médias tunisiens et internationaux, a été présentée comme l’une des plus importantes mobilisations critiques du pouvoir depuis plusieurs années.

Depuis 2021, un rapport de force redessiné

La contestation s’inscrit dans une trajectoire politique ouverte le 25 juillet 2021, lorsque Kaïs Saïed a suspendu le Parlement et concentré les pouvoirs exécutifs. La Constitution adoptée en 2022 a renforcé la place de la présidence. Les organisations de défense des droits et des acteurs de l’opposition dénoncent depuis lors une réduction de l’espace politique et des libertés. Le président présente, lui, ses choix comme une réponse aux blocages institutionnels et à la corruption.

Cette histoire pèse sur le rôle de l’UGTT. Centrale syndicale majeure, elle a longtemps participé aux négociations sociales et reste un interlocuteur influent pour les salariés. Sa présence aux côtés d’associations, d’avocats et de journalistes donne à la marche une portée qui dépasse les seules revendications salariales. Mais cette convergence ne signifie pas que ces acteurs partagent une stratégie politique unique.

Les appels de samedi font écho à la révolution de 2011, partie de revendications de dignité, d’emploi et de libertés. La référence est puissante, mais le contexte a changé : la scène politique est plus fragmentée et les organisations civiles agissent dans un espace que plusieurs observateurs décrivent comme fortement restreint. La mobilisation constitue un signal de mécontentement, pas à elle seule la preuve d’un basculement politique.

Le coût de la vie, une pression inégalement ressentie

Pour les ménages, la hausse des prix réduit les marges disponibles pour l’alimentation, le transport et les dépenses de santé. Les salariés du secteur formel peuvent porter leurs revendications par les syndicats. Les travailleurs indépendants et les personnes qui dépendent de revenus irréguliers disposent de moins de relais collectifs. Les difficultés d’accès à certains services essentiels, également rapportées ces derniers mois, accentuent le sentiment de vulnérabilité.

Les tensions ne se limitent pas à Tunis. Les écarts d’accès à l’emploi et aux services entre régions intérieures et zones côtières restent un enjeu ancien de la politique tunisienne. Une marche dans la capitale rend visibles des revendications nationales, mais ne permet pas de mesurer à elle seule la situation dans les villes secondaires et les zones rurales.

Le dialogue social sera déterminant pour la suite. L’UGTT peut peser sur les négociations concernant les salaires et les conditions de travail, mais les organisations présentes réclament aussi des garanties institutionnelles. Rapprocher ces dossiers sans les confondre représente un défi : une réponse économique ne règle pas la question des libertés, et une ouverture politique ne fait pas baisser mécaniquement les dépenses des ménages.

Un enjeu tunisien, une portée maghrébine

La Tunisie appartient à l’Union du Maghreb arabe, qui réunit aussi l’Algérie, la Libye, le Maroc et la Mauritanie. Cette organisation régionale vise notamment la coopération économique, même si l’intégration maghrébine reste limitée. Les débats tunisiens sur l’emploi, le pouvoir d’achat et la représentation politique rejoignent des préoccupations présentes ailleurs au Maghreb, sans que les trajectoires nationales soient identiques.

À l’échelle continentale, l’enjeu concerne la capacité des institutions et des organisations sociales à maintenir des espaces de dialogue. La mobilisation du 17 octobre ne préjuge ni de la réponse des autorités ni de l’évolution du rapport de force. Les prochains signes à observer seront la reprise — ou non — des échanges avec les syndicats, les conditions d’exercice des libertés et les mesures concrètes face aux difficultés économiques.

Sources consultées : compte rendu de la manifestation du 17 octobre, informations de Webdo sur les organisations participantes, compte rendu tunisien de la marche, rapport 2026 sur la gouvernance en Tunisie, présentation des pays membres de l’Union du Maghreb arabe.