Au Togo, la question n’est plus seulement de savoir si le pouvoir et ses opposants peuvent se parler. C’est aussi de déterminer sur quelles règles institutionnelles un dialogue pourrait s’appuyer, alors que la réforme de 2024 reste au cœur d’un bras de fer politique et juridique.
Une réforme qui a changé les règles du jeu
Le désaccord actuel s’enracine dans la nouvelle Constitution togolaise. Adoptée par l’Assemblée nationale le 25 mars 2024, puis promulguée le 6 mai, elle a fait passer le pays d’un régime semi-présidentiel à un régime parlementaire. Elle a notamment créé la fonction de président du Conseil, aujourd’hui exercée par Faure Gnassingbé, et modifié le mode de désignation du chef de l’État. Le portail officiel togolais présente les changements institutionnels de la Constitution.
Pour ses partisans, cette révision réorganise les institutions autour du Parlement. Ses opposants y voient, au contraire, un changement des règles du pouvoir qui a écarté les électeurs du choix direct du président et pourrait prolonger la présence de Faure Gnassingbé au sommet de l’exécutif. Ces lectures opposées expliquent pourquoi le débat dépasse la seule architecture constitutionnelle : il porte aussi sur la légitimité politique du processus.
La Cour de justice de la CEDEAO — l’organisation régionale qui rassemble des États d’Afrique de l’Ouest — a rendu son arrêt dans une affaire portée par la Ligue togolaise des droits de l’homme et d’autres requérants. Le jugement, daté du 29 janvier 2026, estime que la révision du 25 mars 2024 constitue un changement anticonstitutionnel de gouvernement au regard de l’article 23 de la Charte africaine de la démocratie. La Cour de justice de la CEDEAO résume les motifs de sa décision.
Cette conclusion ne doit toutefois pas être confondue avec une injonction à installer une transition. Le texte disponible établit le constat de violation, mais ne prescrit pas explicitement la mise en place d’un gouvernement transitoire. La transition réclamée par les opposants relève donc de leur revendication politique, et non d’une mesure que l’arrêt aurait ordonnée. Cette distinction est essentielle pour comprendre le débat sans attribuer à la juridiction régionale une décision qu’elle n’a pas prise.
Un appel au dialogue qui se heurte à la défiance
Le désaccord a repris de la visibilité après une intervention de Gilbert Bawara devant le Parlement. Interpellé par une députée de l’opposition au sujet des priorités de Faure Gnassingbé, le ministre a défendu le bilan du président du Conseil et reproché à ses détracteurs de refuser les discussions au sein du Cadre permanent de concertation (CPC), l’espace de dialogue politique mis en place par les autorités.
Le Manifeste Génération Togo, qui rassemble plusieurs regroupements politiques et organisations de la société civile, rejette cette invitation. Ses membres estiment que les précédents dialogues n’ont pas permis de résoudre les désaccords de fond. Nathaniel Olympio, porte-parole de la coalition Touche pas à ma Constitution, affirme qu’une trentaine de dialogues organisés depuis 1990 n’a produit aucun résultat durable. Ce bilan est une appréciation attribuée à l’opposant, et non un décompte vérifié indépendamment.
Le collectif lie désormais sa demande de transition à l’arrêt de la CEDEAO. Il soutient qu’une refondation politique devrait précéder de nouvelles discussions institutionnelles. En face, les autorités défendent le CPC comme un cadre où les partis peuvent examiner des questions nationales et rechercher des positions communes. Le portail officiel togolais indique que ses travaux réunissent des représentants politiques autour de sujets d’intérêt national. La présentation officielle du Cadre permanent de concertation détaille son fonctionnement.
Gilbert Bawara soutient également que Faure Gnassingbé reste ouvert aux initiatives de réconciliation nationale. Il met en cause les divisions de l’opposition, tandis que les opposants contestent l’utilité d’un dialogue organisé dans les institutions actuelles. Cette divergence porte autant sur la confiance entre les acteurs que sur le format des discussions : qui fixe l’ordre du jour, quelles décisions pourraient en sortir et comment seraient-elles appliquées ?
Le coût politique d’une impasse prolongée
Les positions des deux camps ne se traduisent pas de la même manière pour tous les Togolais. Pour les responsables politiques, l’enjeu immédiat est la reconnaissance du cadre institutionnel et la capacité d’influencer les décisions. Pour les habitants, les conséquences sont moins abstraites : une crise durable peut repousser les débats sur les services publics, l’emploi, le coût de la vie et les priorités des collectivités.
La défiance réduit aussi la portée d’un dialogue, même lorsqu’il se tient. Si une partie de l’opposition ne reconnaît pas le cadre proposé, les conclusions risquent d’être contestées avant leur mise en œuvre. À l’inverse, l’absence de discussions peut laisser sans canal politique les désaccords sur la Constitution et les institutions. Aucun de ces risques ne suffit, à lui seul, à établir ce que souhaite l’ensemble de la population : les positions rapportées ici sont celles d’acteurs politiques identifiés.
Le contexte togolais est également marqué par une opposition qui ne parle pas toujours d’une seule voix. Les divergences sur la participation aux institutions, les stratégies électorales et la nature d’une éventuelle transition compliquent la recherche d’une position commune. Le pouvoir, lui, peut mettre en avant l’existence du CPC, mais la tenue de réunions ne garantit pas que les acteurs les plus critiques jugent le processus inclusif ou suffisamment utile.
Un enjeu de crédibilité pour la région
L’arrêt donne une dimension régionale à une controverse nationale. Il place la CEDEAO face à une question délicate : comment faire vivre ses normes démocratiques lorsqu’un État membre conteste les conséquences politiques que ses opposants tirent d’un jugement ? Le dossier concerne aussi la portée de la Charte africaine de la démocratie, adoptée sous l’égide de l’Union africaine, qui encadre les changements anticonstitutionnels de gouvernement.
Pour l’heure, les deux lectures restent éloignées. Les opposants réclament une transition et contestent la légitimité des institutions issues de la réforme. Le gouvernement défend la Constitution et propose de poursuivre la concertation dans le cadre existant. La suite dépendra notamment de la manière dont l’arrêt sera interprété et appliqué, mais aussi de la capacité des acteurs togolais à s’entendre sur des règles, un agenda et des garanties jugés crédibles. C’est là que se joue, au-delà du bras de fer entre Lomé et l’opposition, la confiance dans les mécanismes régionaux de règlement politique.