La reprise d’une capitale régionale ne suffit pas à faire taire les armes. Au Tigré, l’entrée des forces alliées au gouvernement fédéral dans Mekele et leur avancée vers la frontière érythréenne déplacent les lignes militaires, mais ne règlent ni la rivalité avec le Front de libération du peuple du Tigré (TPLF), ni la crise entre Addis-Abeba et Asmara.
Une paix de Pretoria fragilisée
Le Tigré, région du nord de l’Éthiopie, reste marqué par la guerre de 2020 à 2022 entre le gouvernement fédéral et le TPLF. L’accord de cessation des hostilités signé à Pretoria le 2 novembre 2022, sous l’égide de l’Union africaine (UA), avait réduit les combats. Il prévoyait notamment le désarmement et le rétablissement de l’autorité fédérale. Mais sa mise en œuvre est restée incomplète : le retour des déplacés, la reprise des services et la stabilisation politique n’ont pas suivi partout.
En mars 2025, l’UA appelait déjà les parties à respecter cet accord après de nouvelles tensions au sein du TPLF. La reprise des affrontements en septembre 2026 marque une nouvelle rupture. Le 23 septembre, des combattants tigréens se sont emparés de l’aéroport de Mekele. Les vols commerciaux ont été suspendus. Début octobre, le TPLF a annoncé le retrait de ses forces de la capitale régionale, où des combattants alliés au pouvoir fédéral sont entrés le 4 octobre.
Cette séquence s’inscrit dans une crise régionale plus large. L’Éthiopie et l’Érythrée, deux États voisins de la Corne de l’Afrique, ont renoué leurs relations en 2018 après des années de tensions. Mais les relations se sont à nouveau détériorées. Addis-Abeba accuse Asmara de soutenir des groupes armés et d’avoir envoyé des soldats sur le territoire éthiopien. L’Érythrée conteste ces accusations. Les deux gouvernements ont récemment pris des mesures diplomatiques l’un contre l’autre, tandis que la question de l’accès éthiopien à la mer Rouge alimente les tensions.
Des villes reprises, un contrôle encore incertain
Le 10 octobre, des images tournées à Adigrat, à environ 25 kilomètres de la frontière érythréenne, montraient des soldats et des véhicules militaires éthiopiens entrant dans la ville. Reuters a également rapporté que des forces gouvernementales et leurs alliés y avaient repris position. La veille, l’agence Associated Press avait relayé des témoignages faisant état de la présence de soldats érythréens dans deux localités du nord du Tigré. Ces récits ne permettent toutefois pas, à eux seuls, d’établir l’ampleur ni la durée d’une éventuelle incursion.
La reprise de Mekele et d’axes routiers importants donne un avantage aux forces fédérales : elle peut compliquer les déplacements et le ravitaillement des combattants du TPLF. Mais tenir une ville n’équivaut pas à contrôler durablement une région étendue, en particulier ses zones rurales et montagneuses. Le TPLF avait déjà quitté des villes pendant la guerre précédente avant de se réorganiser. Une reprise des combats hors des centres urbains reste donc possible, sans être certaine.
Les rapports de force sont aussi difficiles à mesurer sur le terrain. Les communications ont été perturbées, et les informations venues de certaines zones restent fragmentaires. Les autorités éthiopiennes et érythréennes défendent des versions opposées sur la présence et le rôle des troupes érythréennes. Il convient donc de distinguer les faits observables — mouvements signalés, villes reprises, vols suspendus — des accusations encore contestées.
Pour les habitants, l’accès aux services est aussi un enjeu
Les conséquences ne se limitent pas au front. Les interruptions de vols et l’insécurité sur les routes compliquent l’acheminement de l’aide et les déplacements des civils. Le 6 octobre, les Nations unies ont indiqué que 19 membres d’organisations humanitaires, bloqués par les combats, avaient dû quitter la région par la route. Le 14 octobre, l’ONU a annoncé une allocation d’urgence de 8,5 millions de dollars pour répondre aux besoins dans plusieurs régions du nord de l’Éthiopie. Cette aide vise plus de 202 700 personnes, selon l’organisation.
Les habitants des villes reprises peuvent espérer le retour des services et des transports, mais leur sécurité dépendra de la poursuite ou non des affrontements. Dans les campagnes, la dispersion des combats pourrait entraver l’accès aux soins, au carburant et aux marchés. Les personnes déjà déplacées risquent, elles, de subir de nouveaux départs. L’ONU a signalé des préoccupations liées à la protection des civils et aux perturbations des opérations humanitaires.
Le gouvernement d’Abiy Ahmed devra également convaincre les Tigréens que ses opérations visent les forces du TPLF, et non la population de la région. Le rétablissement des financements fédéraux et des services essentiels, ainsi que l’accès régulier aux médicaments et aux liquidités, pèseront sur cette perception. Une administration installée dans les villes ne pourra, à elle seule, remplacer un règlement politique accepté par les communautés concernées.
La région observe le risque d’un élargissement
Le danger dépasse le face-à-face entre Addis-Abeba et le TPLF. Un affrontement direct entre l’Éthiopie et l’Érythrée pourrait étendre les combats dans une région déjà traversée par des crises politiques et sécuritaires. L’IGAD, l’organisation régionale de coopération dans la Corne de l’Afrique, et l’Union africaine ont un intérêt direct à éviter cette escalade. L’UA, qui avait facilité l’accord de Pretoria, a appelé les parties à préserver ses engagements et poursuit ses efforts de médiation.
À court terme, plusieurs signes seront déterminants : le maintien des forces érythréennes à l’écart du territoire éthiopien, l’accès des secours aux zones touchées, la reprise des liaisons civiles et la volonté des dirigeants tigréens et fédéraux de renouer le dialogue. Pour l’heure, les gains territoriaux ne constituent pas une garantie de paix. Ils ouvrent plutôt une période où chaque mouvement militaire et chaque accusation entre voisins peuvent faire basculer une crise intérieure vers une confrontation régionale.