Réintégrer les pays du Sahel sans renoncer aux principes démocratiques : c’est l’équilibre délicat que Coumba Bâ place au cœur de sa campagne pour diriger l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF). Depuis Nouakchott, la candidature mauritanienne mise sur le dialogue, alors que les relations entre l’organisation et plusieurs États sahéliens se sont fortement tendues.

Une rupture régionale qui dépasse la question du français

En mars 2025, le Mali, le Niger et le Burkina Faso ont annoncé leur retrait de l’OIF. Les trois pays, réunis au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES), avaient déjà été suspendus après les coups d’État militaires. L’Agence de presse sénégalaise et APA ont rapporté ces annonces, qui prolongent une recomposition régionale marquée par les tensions avec la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), l’organisation d’intégration ouest-africaine.

Ce départ ne se réduit pas à un débat linguistique. Pour les autorités de l’AES, il s’inscrit dans une contestation plus large des institutions et des sanctions qu’elles jugent contraires à leur souveraineté. Pour l’OIF, il pose une question concrète : comment maintenir des canaux de coopération tout en défendant les principes démocratiques inscrits dans sa mission?

La Mauritanie occupe une position singulière dans cette discussion. Membre de l’OIF depuis 1980, elle se situe entre le Maghreb et l’Afrique de l’Ouest et entretient des liens avec les pays sahéliens. Le pays appartient aussi à l’Union du Maghreb arabe, mais pas à la CEDEAO. Cette géographie politique donne à la candidature de Coumba Bâ une portée régionale, sans garantir pour autant qu’elle puisse rapprocher les positions.

La proposition de Coumba Bâ : garder le dialogue ouvert

Dans un entretien publié le 16 octobre 2026, la ministre conseillère du président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani défend une candidature de rassemblement. Elle affirme avoir présenté sa vision dans plus de 40 pays sur les 53 dont les dirigeants participent au choix. Ce bilan de campagne reste sa propre déclaration. Elle dit privilégier un consensus, tout en se disant prête à un vote si les chefs d’État et de gouvernement en décident ainsi.

Son objectif annoncé est de faire du retour des trois pays sahéliens une priorité. Mais elle ne propose pas de passer sous silence les ruptures démocratiques. Elle soutient que l’OIF doit défendre l’État de droit et les libertés, tout en aidant les pays concernés à sortir de situations d’anticonstitutionnalité. La ligne consiste donc à maintenir le dialogue sans présenter la réintégration comme automatique.

Cette position devra se traduire en mécanismes précis. Les textes et les décisions de l’organisation encadrent ses relations avec les États membres en crise. La candidate n’a pas détaillé, dans les propos rapportés, les étapes, les garanties ni les critères qui permettraient un retour. La différence entre ouverture diplomatique et réintégration institutionnelle reste donc à clarifier.

La course à la direction est également traversée par les tensions entre la République démocratique du Congo et le Rwanda. Deux candidates africaines sont concernées : la Rwandaise Louise Mushikiwabo, secrétaire générale sortante, et la Congolaise Juliana Lumumba. L’ancien Premier ministre roumain Dacian Cioloș est également candidat. Le scrutin est prévu lors du sommet de l’OIF au Cambodge, en novembre 2026, selon des informations publiées par des médias africains.

Une Francophonie plurilingue, au-delà de la campagne

La place du français en Mauritanie donne un autre relief au débat. L’arabe est la langue officielle du pays, aux côtés des langues nationales que sont le pulaar, le soninké et le wolof. Le français reste présent dans certains parcours scolaires et usages professionnels, mais il ne résume pas les pratiques linguistiques des Mauritaniennes et des Mauritaniens. L’OIF classe le français comme langue étrangère en Mauritanie et décrit un système scolaire plurilingue.

Coumba Bâ présente ainsi la Francophonie comme un espace qui doit défendre le français sans effacer les autres langues. C’est un enjeu d’accès autant que de représentation : les choix éducatifs touchent les élèves, les familles et les enseignants, tandis que l’usage du français dans l’administration et l’économie concerne aussi les travailleurs et les entreprises. La question est de savoir si l’organisation peut soutenir des politiques linguistiques adaptées à chaque pays plutôt qu’un modèle uniforme.

La candidate évoque également les difficultés de financement de l’OIF. Elle plaide pour une meilleure utilisation des ressources et pour des partenariats avec des entreprises privées, à condition que les programmes produisent des résultats mesurables. Cette piste soulève une question de gouvernance : diversifier les financements peut ouvrir des possibilités, mais exige des règles transparentes pour préserver l’indépendance des priorités de l’organisation.

Le sommet de novembre, prochain test politique

La décision appartiendra aux chefs d’État et de gouvernement membres de plein droit de l’OIF, et non à l’ensemble de ses membres et observateurs. Le sommet prévu en novembre à Phnom Penh sera donc le prochain rendez-vous décisif. Il dira aussi quelle place les États africains veulent donner aux débats sur la gouvernance, les langues et la coopération régionale.

Pour Nouakchott, une victoire serait un succès diplomatique. Pour les pays du Sahel, l’enjeu est différent : savoir si l’OIF peut proposer un dialogue qui ne soit ni une simple condamnation ni une réintégration sans conditions. La portée de la promesse de Coumba Bâ dépendra moins de la formule du rassemblement que des règles et des étapes qu’elle défendra après l’élection.