À Ouagadougou, le nom de Thomas Sankara ne se limite pas aux livres d’histoire. Il circule dans les discours politiques, la musique et les lieux de mémoire. Près de quatre décennies après sa mort, son héritage reste une ressource symbolique — mais aussi un sujet de débat sur le pouvoir, la justice sociale et la souveraineté.

Une révolution inscrite dans la guerre froide

Le Burkina Faso des années 1980 est alors la Haute-Volta, pays sahélien enclavé où les changements de régime se succèdent. Le 4 août 1983, Thomas Sankara accède au pouvoir après un coup d’État soutenu par une mobilisation populaire. Il dirige le pays jusqu’au 15 octobre 1987, date à laquelle il est tué lors d’un nouveau coup d’État à Ouagadougou.

Cette trajectoire s’inscrit dans une période de rivalités internationales. La guerre froide divise les alliances, tandis que plusieurs pays africains débattent de leur marge de manœuvre économique après les indépendances. Sankara défend une ligne révolutionnaire, socialiste et panafricaine. Il critique la dépendance envers les anciennes puissances coloniales et les programmes d’ajustement structurel, qui conditionnent des prêts à des réformes économiques.

Le 4 octobre 1984, devant l’Assemblée générale des Nations unies, il présente le Burkina Faso comme un pays qui veut « s’affirmer et assumer son histoire ». Son intervention défend le droit des peuples à définir leurs priorités. Cette prise de parole contribue à faire connaître sa pensée au-delà du continent. Les archives des Nations unies conservent le compte rendu de son discours.

Des réformes concrètes, une expérience controversée

Au pouvoir, Sankara fait de l’autonomie économique et de la lutte contre les privilèges des axes de son action. Son gouvernement promeut la production et la consommation locales, lance des campagnes de vaccination et d’alphabétisation, et cherche à étendre les services publics. Le changement de nom de la Haute-Volta en Burkina Faso, en 1984, marque aussi une volonté de rompre avec l’appellation héritée de la colonisation.

La révolution prétend rapprocher les décisions du quotidien des habitants. Les Comités de défense de la révolution, ou CDR, sont implantés localement et interviennent dans des domaines variés, de l’assainissement à la mobilisation politique. Mais cette organisation ne signifie pas que le pouvoir est partagé dans un cadre pluraliste. Les CDR sont aussi accusés d’abus et d’exactions. L’expérience comporte donc une contradiction centrale : une volonté affichée de participation populaire, accompagnée de pratiques autoritaires et de libertés politiques restreintes.

Cette nuance compte. La mémoire de Sankara ne se réduit ni à une célébration sans réserve ni à une condamnation qui effacerait les aspirations sociales de l’époque. Elle invite à examiner les politiques menées, leurs résultats, leurs limites et le coût des méthodes employées.

La place des femmes, entre symbole et transformation

L’émancipation des femmes occupe une place explicite dans le discours révolutionnaire. Sankara nomme des femmes à des responsabilités publiques et, le 8 mars 1987, prononce un discours consacré à leur libération. Il appelle aussi les hommes à prendre part aux tâches domestiques, geste destiné à questionner la répartition du travail dans les familles.

Ces prises de position ont marqué les débats sur l’égalité. Elles ne suffisent toutefois pas à établir que les rapports sociaux ont été profondément transformés. La portée d’un discours se mesure aussi à ses effets durables dans les institutions, l’accès aux ressources et la vie quotidienne. Le texte du discours du 8 mars 1987 permet de replacer cet engagement dans les mots de Sankara, sans confondre annonce politique et égalité acquise.

Une mémoire mobilisée dans le Burkina Faso d’aujourd’hui

La mémoire de l’ancien président est aussi devenue un enjeu politique contemporain. Le Burkina Faso traverse une période de transitions militaires et de crise sécuritaire. Dans ce contexte, les références à la souveraineté et à l’autonomie nationale associées à Sankara sont reprises par des responsables publics, des artistes et des militants. Leur usage actuel ne signifie pas que les politiques d’hier et d’aujourd’hui soient identiques.

Le 17 mai 2025, un mausolée consacré à Sankara et à douze de ses compagnons a été inauguré à Ouagadougou. La cérémonie, rapportée par l’Agence de presse sénégalaise et l’Agence de presse africaine, a donné une dimension officielle à ce travail de mémoire. Elle rappelle également que l’assassinat du 15 octobre 1987 a durablement marqué l’histoire politique du pays. L’APS a couvert l’inauguration, également relatée par APA.

La justice a, elle aussi, contribué à faire évoluer cette mémoire. En 2022, un tribunal militaire burkinabè a condamné par contumace l’ancien président Blaise Compaoré pour son rôle dans l’assassinat. Ce verdict constitue un jalon judiciaire ; il ne clôt pas les discussions sur les responsabilités, les circonstances du meurtre ni ses conséquences politiques.

Un héritage ouest-africain à interroger

La portée de Sankara dépasse les frontières burkinabè, mais elle ne doit pas effacer les différences entre les pays de la région. Son appel à la coopération et à la maîtrise des choix économiques résonne dans une Afrique de l’Ouest où les débats sur la souveraineté, les partenariats extérieurs et l’intégration régionale restent vifs. La CEDEAO, organisation de coopération entre États ouest-africains, demeure un cadre majeur de ces discussions, même si le Burkina Faso, le Mali et le Niger s’en sont retirés en 2025.

Pour les jeunes générations, qui n’ont pas connu son gouvernement, Sankara est souvent une figure d’engagement et d’indépendance intellectuelle. Mais son héritage gagne à être transmis avec ses tensions : ambition sociale, centralisation du pouvoir, réformes concrètes et limites démocratiques. C’est dans cette lecture complète, plutôt que dans le culte ou le rejet, que son expérience peut nourrir les débats burkinabè et panafricains sur la dignité, la justice et la responsabilité politique.