Pour les habitants de Lindi, dans le sud de la Tanzanie, les retombées d’un vaste projet gazier dépendront moins de son montant annoncé que des règles fixant les emplois, les recettes publiques et l’approvisionnement local. Or, malgré des négociations commerciales avancées, aucun accord définitif ne permet encore de lancer la construction.
Un projet régional, toujours suspendu à son cadre juridique
La Tanzanie possède d’importantes ressources gazières en mer. Le projet de gaz naturel liquéfié, ou GNL — du gaz refroidi pour être transporté par bateau — doit valoriser des gisements situés au large de la région de Lindi. L’EAC, la Communauté d’Afrique de l’Est, décrit le projet comme une infrastructure d’exportation majeure. Elle estime les réserves offshore concernées à environ 47 130 milliards de pieds cubes. Les données de l’EAC sur le gaz tanzanien situent cette ressource dans un ensemble régional comprenant aussi des infrastructures et des projets de transport transfrontaliers.
Les discussions réunissent la compagnie publique tanzanienne TPDC, les opérateurs Equinor et Shell, ainsi qu’ExxonMobil, Pavilion Energy et Medco Energi. Le coût évoqué atteint 42 milliards de dollars. Cette somme désigne une estimation du projet, pas un financement déjà engagé ni une recette garantie pour l’État.
Le 13 octobre, le ministre tanzanien des Finances, Khamis Mussa Omar, a déclaré que les négociations approchaient de leur terme. Il n’a toutefois pas fixé de date précise pour la signature. Cette annonce rejoint les informations publiées en septembre par le quotidien tanzanien The Citizen : les discussions commerciales et fiscales étaient alors présentées comme achevées, tandis que les équipes poursuivaient le travail juridique.
Les accords avec l’État hôte doivent encore être finalisés, avec les textes qui encadreront le projet. Des validations gouvernementales et parlementaires sont également attendues. Ensuite seulement, les partenaires pourront prendre une décision finale d’investissement, étape où ils s’engageraient formellement à construire. La signature d’un accord ne signifie donc pas que les travaux commenceront immédiatement.
Les retombées se joueront aussi à l’intérieur du pays
Une grande partie du gaz est destinée à l’exportation. Les autorités veulent néanmoins qu’une part alimente le marché tanzanien et soutienne l’industrie. Cet équilibre sera déterminant : exporter peut apporter des devises et des recettes, mais l’effet sur les ménages et les entreprises dépendra aussi des raccordements, des prix et de la disponibilité du gaz sur le marché intérieur.
Le projet s’inscrit dans un système énergétique qui utilise déjà le gaz pour produire de l’électricité. Selon les données récentes rapportées par The Citizen à partir de la TPDC, la production des sites de Songo Songo et de Mnazi Bay sert notamment à l’alimentation électrique. Le gouvernement vise par ailleurs une capacité nationale de production de 8 000 mégawatts d’ici à 2030, en combinant gaz, hydroélectricité, solaire et éolien. L’objectif annoncé ne garantit pas à lui seul un accès plus régulier ou moins coûteux à l’électricité pour les habitants.
Les emplois et les marchés attribués aux entreprises tanzaniennes constituent un autre enjeu. La TPDC a indiqué qu’une stratégie de contenu local devait préciser la participation des travailleurs et des sociétés du pays. Dans la région de Lindi, les effets pourraient concerner la construction, le transport, la restauration et les services techniques. Mais les postes les plus qualifiés et les contrats importants dépendront de la formation disponible et des critères d’achat fixés par les accords.
Les négociations ont déjà connu plusieurs échéances repoussées. Un accord financier conclu en 2023 a fait l’objet de discussions et d’ajustements proposés par les autorités, selon les informations publiées en octobre par La Tribune Afrique. Ces retards montrent que l’enjeu ne se limite pas à attirer des capitaux : il s’agit aussi de définir les obligations des investisseurs, les règles fiscales et le partage des revenus sur la durée.
Le corridor est-africain en ligne de mire
La Tanzanie cherche à renforcer son rôle dans les échanges énergétiques de l’Afrique de l’Est. Le pétrole ougandais doit être acheminé vers le port tanzanien de Tanga par l’oléoduc régional EACOP. Ce projet distinct du GNL relie les ambitions de l’Ouganda à des infrastructures tanzaniennes. Ensemble, ces initiatives pourraient accroître les flux commerciaux dans la région, sans pour autant garantir que les bénéfices seront répartis équitablement entre les pays et leurs populations.
Pour Dodoma, capitale politique du pays, le dossier représente aussi un test de gouvernance économique. La transparence des contrats, le contrôle des recettes et la publication des engagements pèseront sur la confiance du public. Les communautés proches des installations auront, elles, besoin de savoir comment seront traités l’accès aux terres, les activités locales et les effets environnementaux. Ces questions ne sont pas secondaires : elles conditionnent l’acceptabilité et la mise en œuvre du projet.
La prochaine étape à surveiller est donc la conclusion des accords juridiques, puis leur examen par les institutions tanzaniennes et la décision finale d’investissement. Le GNL pourrait renforcer les exportations et l’approvisionnement régional, mais le calendrier comme les retombées restent incertains. Pour l’EAC, cette perspective souligne une question plus large : comment transformer les ressources énergétiques en infrastructures et en activités utiles au-delà des seuls sites d’extraction ?