À Madagascar, le 14 octobre porte désormais deux mémoires politiques. La date rappelle la naissance de la République malgache en 1958. Elle marque aussi le début, un an plus tôt, du pouvoir de Michaël Randrianirina. En célébrant ces deux repères le même jour, les autorités posent une question délicate : qui peut incarner la continuité nationale après une rupture politique ?

Une commémoration entre 1958 et 2025

La cérémonie du mercredi 14 octobre 2026 s’est tenue à Anahidrano, dans la région Sofia, au nord-ouest du pays. Le président de la Refondation s’est recueilli devant la statue de Philibert Tsiranana, premier président malgache, et a rencontré sa famille. Les autorités ont élevé cette date au rang de fête nationale, sous le nom de « Fête de la Liberté », à côté du 26 juin, jour de l’indépendance. La proclamation de la République, le 14 octobre 1958, a précédé l’indépendance formelle de 1960. Le compte rendu malgache de la cérémonie à Anahidrano et la presse nationale sur le nouveau statut du 14 octobre confirment ce double ancrage.

La coïncidence est politique autant que mémorielle. Le 14 octobre 2025, après la destitution d’Andry Rajoelina par l’Assemblée nationale et la prise de pouvoir des militaires, la Haute Cour constitutionnelle a confié les fonctions de chef de l’État au colonel Randrianirina. Il a prêté serment trois jours plus tard. Les deux événements ne sont pas de même nature, mais le calendrier officiel les rassemble désormais. La décision de la Haute Cour constitutionnelle établit la date de sa désignation.

Une histoire nationale disputée

Le choix de Tsiranana comme figure tutélaire ne fait pas l’unanimité parmi les historiens. Sa présidence, de 1959 à 1972, est associée à une indépendance graduelle, mais aussi au maintien de liens étroits avec la France dans les domaines politique, administratif, diplomatique et économique. L’historienne Lucile Rabearimanana a décrit cette période comme une « République néocoloniale ». Les manifestations de 1972, portées notamment par des étudiants et des jeunes, ont contribué au départ de Tsiranana et à une remise en cause de cette relation.

Le professeur d’histoire politique Solofo Randrianja estime que le pouvoir actuel cherche aussi, par cette commémoration, à inscrire son origine dans une continuité historique. Il compare cette démarche à celle de Didier Ratsiraka, qui avait associé son pouvoir à la mémoire de l’insurrection de 1947. Cette lecture souligne un enjeu récurrent de la politique malgache : la mémoire nationale sert à la fois de récit commun et de ressource de légitimation.

À Anahidrano, Randrianirina a appelé les Malgaches à « se réveiller pour acquérir la véritable indépendance ». Il a dénoncé une « nouvelle forme de colonisation » et affirmé que le pays ne pourrait se développer en restant « dans les griffes de la colonisation ». Ces propos expriment la ligne souverainiste du pouvoir. Ils ne précisent toutefois pas quels mécanismes économiques ou institutionnels seraient transformés pour réduire les dépendances évoquées.

La souveraineté mise à l’épreuve des choix concrets

La politique étrangère est l’un des terrains où cette revendication se vérifie. Le chef de l’État défend une coopération avec tout partenaire susceptible de contribuer au développement du pays. La Russie propose une coopération militaire, la Chine reste un partenaire économique important et la France a annoncé un don de drones à l’armée, selon les éléments rapportés lors de la cérémonie. Randrianirina a contesté l’idée qu’un partenariat avec un pays empêcherait Madagascar d’en choisir d’autres.

La diversification des partenaires peut élargir les marges de manœuvre d’Antananarivo. Mais elle pose aussi des questions de transparence, de coûts, de priorités et de contrôle des accords. Les décisions diplomatiques engagent l’État ; leurs effets touchent aussi les citoyens, notamment lorsque les ressources publiques sont mobilisées ou que la coopération porte sur la sécurité. La souveraineté ne se mesure donc pas seulement au nombre de partenaires, mais aussi à la capacité des institutions malgaches à négocier et à rendre compte.

À l’intérieur du pays, la « Refondation » reste à concrétiser. La concertation nationale, appelée à préparer des changements institutionnels et un projet de Constitution, suit un calendrier contesté et progressif. Des consultations locales étaient prévues à partir d’octobre, avant une étape nationale annoncée pour mars 2027. Le processus intéresse autant les habitants des régions que les acteurs politiques de la capitale : sa crédibilité dépendra de la possibilité pour les différentes composantes du pays de participer et de voir leurs contributions prises en compte. Les informations publiées sur le calendrier de la concertation font état de ces étapes.

Le calendrier électoral, prochain test régional

Les autorités promettent des élections en 2027, mais Randrianirina n’a pas précisé s’il serait candidat. L’échéance et les règles du scrutin pèseront sur l’évaluation de la transition. En décembre 2025, la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC), organisation régionale dont Madagascar est membre, a demandé un dialogue national inclusif et une feuille de route vers de nouvelles élections. Elle a aussi demandé des comptes rendus réguliers sur les préparatifs. Le communiqué du sommet extraordinaire de la SADC fixe ces attentes régionales.

La portée de cette commémoration dépasse donc le choix d’une date fériée. Elle montre comment une transition née d’une prise de pouvoir militaire tente de se relier à des symboles anciens, tandis que la région demande un chemin crédible vers des élections. Pour les Malgaches, le point décisif sera moins le cérémonial que la traduction des promesses en institutions ouvertes, en calendrier tenu et en choix publics vérifiables.