Une raffinerie peut transformer l’or en lingots certifiés. Mais pour devenir un centre régional, l’Éthiopie devra aussi convaincre les producteurs et négociants d’y acheminer leur métal — et démontrer que son origine peut être vérifiée.

Cette ambition prend place dans une Afrique de l’Est où plusieurs pays cherchent à capter davantage de valeur dans le commerce de l’or. La raffinerie nationale éthiopienne a été inaugurée le 10 octobre 2026, dans la zone économique spéciale de Bole Lemi, à Addis-Abeba. L’IGAD, organisation de coopération régionale de la Corne de l’Afrique, est l’un des cadres où se croisent les enjeux de commerce et de sécurité transfrontaliers.

Une nouvelle étape pour la filière éthiopienne

La National Precious Metals Refinery est un partenariat entre Ethiopian Investment Holdings, qui détient 51 % du projet, et Sam Precious Metals, qui en possède 49 %, selon l’agence publique éthiopienne ENA. Le gouvernement indique que l’installation pourra traiter plus de 600 tonnes de métaux précieux par an à pleine capacité. Ce chiffre désigne la capacité annoncée, et non un volume déjà traité.

La raffinerie doit traiter, analyser et couler de l’or en lingots destinés à l’exportation. Elle doit aussi produire des lingots et pièces en or et en argent. En accueillant des fournisseurs étrangers, Addis-Abeba espère faire de l’Éthiopie un centre de traitement régional, au-delà de sa propre production. Les autorités n’ont toutefois pas rendu publics les tarifs de raffinage ni les conditions applicables à l’or importé.

Le projet arrive après une forte progression des exportations éthiopiennes. Le Fonds monétaire international estime qu’elles sont passées d’un peu plus de quatre tonnes en 2023-2024 à 39 tonnes en 2024-2025. Il invite cependant à ne pas interpréter toute cette hausse comme une augmentation équivalente de la production minière : le retour de métal vers les circuits officiels et la vente de stocks accumulés ont aussi joué un rôle.

Cette distinction compte pour évaluer l’approvisionnement futur de l’usine. Une raffinerie peut disposer d’équipements modernes sans recevoir assez de métal pour fonctionner à plein régime. La mine de Kurmuk, développée par le groupe canadien Allied Gold, fait partie des projets susceptibles de soutenir la production nationale. L’entreprise vise une production annuelle de 240 000 à 270 000 onces en 2027, un objectif qui reste une prévision.

Des concurrents déjà présents dans la région

L’Éthiopie entre dans un marché où d’autres pays ont déjà investi dans le raffinage ou l’exportation. Selon les données de la Banque mondiale publiées dans WITS, le Rwanda a exporté pour environ 519 millions de dollars d’or en 2025. Ce chiffre mesure la valeur déclarée des exportations, mais ne permet pas, à lui seul, de déterminer quelle part provient de mines rwandaises et quelle part a été importée puis réexportée.

En Tanzanie, la société publique Stamico a signalé en janvier 2026 que l’usine de Mwanza traitait entre 50 et 100 kilogrammes par jour, pour une capacité annoncée de 480 kilogrammes. Le quotidien tanzanien The Citizen rapporte que l’entreprise évoquait un manque de matières premières et des obstacles aux frontières. L’exemple rappelle qu’une capacité industrielle ne garantit pas, à elle seule, un approvisionnement suffisant.

L’Ouganda est également devenu un acteur important du commerce régional. La Banque d’Ouganda aurait évalué les recettes d’exportation d’or à 5,8 milliards de dollars pour l’année se terminant en novembre 2025, selon des informations de presse. Ce montant ne doit pas être confondu avec la valeur de l’or extrait dans le pays : une partie des flux ougandais est liée à du métal importé, raffiné ou réexporté. Les chiffres de valeur et leur périmètre doivent donc être interprétés avec prudence.

La concurrence ne se joue pas seulement sur les équipements. Les taxes, les délais aux frontières, les coûts de transport et la confiance dans la certification pèsent aussi dans le choix d’un lieu de raffinage. Le Rwanda a modifié en 2024 la fiscalité appliquée aux minerais transformés localement, d’après la matière disponible. En Éthiopie, des mesures annoncées en février 2026 prévoient des avantages fiscaux et douaniers sur certains équipements importés pour des raffineries tournées vers l’exportation. Ces mesures ne précisent pas, à elles seules, le régime fiscal des fournisseurs étrangers.

La traçabilité, condition de la confiance

Un autre défi concerne l’origine du métal. Dans une analyse publiée en septembre 2024, Chatham House a décrit des circuits d’or illicite passant par l’Éthiopie et l’Ouganda, avec des acheminements vers les Émirats arabes unis. Cette enquête ne permet pas de présumer que l’or traité par la nouvelle raffinerie serait illicite. Elle souligne toutefois l’importance de contrôles capables de distinguer les approvisionnements déclarés des flux opaques.

La formalisation peut offrir des avantages aux mineurs artisanaux et aux pouvoirs publics : un accès plus lisible au marché, des ventes enregistrées et des recettes fiscales mieux suivies. Mais elle dépend de règles applicables en pratique, de contrôles crédibles et de prix compétitifs. Si les formalités ou les prélèvements rendent les circuits officiels moins intéressants, le métal peut continuer à emprunter des routes informelles.

Les retombées ne seront pas les mêmes pour tous. L’État peut viser des recettes d’exportation et une activité industrielle accrue. Les entreprises de raffinage cherchent des volumes réguliers. Pour les exploitants artisanaux, l’enjeu est aussi de pouvoir vendre dans des conditions accessibles et transparentes. Les habitants des régions minières, eux, ne bénéficieront pas automatiquement des recettes nationales : cela dépendra notamment des emplois, des achats locaux et de la redistribution des revenus.

Un test pour le commerce de l’or en Afrique de l’Est

Le démarrage de l’usine sera donc plus révélateur que sa seule capacité annoncée. Les premiers contrats, les volumes réellement traités et les contrôles d’origine permettront de mesurer si l’Éthiopie peut attirer de l’or régional sans affaiblir la traçabilité. Il faudra aussi observer comment les autorités articulent les avantages aux investisseurs avec leurs obligations de contrôle et de transparence.

À l’échelle de l’Afrique de l’Est, l’enjeu dépasse la concurrence entre raffineries. Les pays de la région cherchent à retenir davantage d’étapes de la chaîne de valeur, alors que le métal traverse plusieurs frontières avant d’atteindre les marchés internationaux. Pour Addis-Abeba, la nouvelle installation ouvre une possibilité industrielle. Sa place dépendra désormais de sa capacité à réunir trois conditions : un approvisionnement régulier, des règles compétitives et une origine vérifiable.