Pour les grands groupes nigérians, trouver des financements en dollars reste un défi, même lorsque leurs projets sont viables. Deux banques panafricaines et internationales envisagent donc de renforcer leur ancrage local. Mais leurs projets n’en sont pas au même stade, et une nouvelle licence ne garantit pas, à elle seule, davantage de prêts.
Des ambitions, mais pas encore de licences acquises
JPMorgan souhaite faire évoluer son implantation à Lagos, où sa présence remonte à plusieurs décennies, vers une activité de banque d’affaires agréée au Nigeria. La banque américaine pourrait ainsi étendre ses services au-delà du conseil et des opérations réalisées via ses réseaux internationaux. L’autorisation et le modèle exact de cette future structure restent toutefois soumis aux décisions de la Banque centrale du Nigeria (CBN).
Des informations publiées en octobre 2026 indiquent que l’établissement vise un démarrage avant la fin de l’année, sous réserve d’approbation réglementaire. La CBN n’a pas encore annoncé publiquement l’octroi d’une licence. En mars 2025, une délégation du bureau nigérian de JPMorgan avait rencontré le Financial Reporting Council, une institution nationale chargée notamment de la qualité de l’information financière. Cette visite confirme une présence locale, pas l’obtention d’un agrément bancaire.
Absa, le groupe sud-africain issu de l’ancienne filiale de Barclays, avance avec davantage de prudence. En août 2026, son directeur général Kenny Fihla a déclaré que le groupe étudiait plusieurs options pour ses activités nigérianes, dont une licence de banque d’affaires. Absa dispose déjà de sociétés locales liées aux marchés de capitaux et aux titres. Le groupe n’a pas annoncé avoir choisi la voie de la licence.
La distinction compte. Une banque d’affaires, ou merchant bank, sert principalement les entreprises et les investisseurs institutionnels. Elle peut intervenir dans le financement, les émissions obligataires, le conseil et le financement du commerce. Au Nigeria, ce modèle se concentre sur les activités de gros et ne correspond pas à un réseau de banques de détail accueillant les dépôts courants des ménages.
Un marché rouvert, mais encore exposé
Ces projets s’inscrivent dans une économie transformée par les réformes du président Bola Tinubu depuis 2023. La libéralisation du taux de change et la fin de la subvention générale aux carburants ont modifié les conditions d’activité. Elles visaient notamment à réduire les déséquilibres budgétaires et les pénuries de devises. Elles ont aussi entraîné des ajustements difficiles, notamment la hausse des prix, dont les effets pèsent différemment sur les entreprises et les ménages.
Pour les groupes présents dans le pays, la disponibilité des devises reste un enjeu concret : elle influe sur les importations, le remboursement des dettes et le financement de projets. Une banque locale agréée pourrait, selon les pouvoirs accordés par la CBN, prêter directement et structurer des opérations sur place. En revanche, conseiller une entreprise ou arranger un emprunt international ne signifie pas que la banque apporte elle-même la totalité des fonds.
Cette nuance empêche de confondre annonce d’expansion et afflux garanti de capitaux. L’importance des nouveaux prêts dépendra des fonds réellement affectés au Nigeria, du coût du crédit, des risques jugés acceptables et des règles imposées par le régulateur. Les grandes entreprises pourraient bénéficier de nouveaux interlocuteurs et d’un accès élargi aux investisseurs. Les petites entreprises et les ménages ne sont pas nécessairement visés par ces activités de banque de gros.
Le contexte financier s’est amélioré sur certains indicateurs, sans effacer les vulnérabilités. Le 9 octobre 2026, Fitch a maintenu la note souveraine du Nigeria à « B » et relevé sa perspective de stable à positive. L’agence a notamment relevé le renforcement des réserves extérieures. Une perspective positive n’est pas une hausse de note déjà acquise : elle signifie que l’agence pourrait la réviser si les tendances favorables se confirment.
La concurrence se joue aussi avec les banques nigérianes
JPMorgan et Absa ne pénétreraient pas un terrain vierge. Des banques nigérianes comme Access Bank, Zenith Bank et First Bank financent déjà les entreprises et l’État. Des groupes sud-africains, dont Standard Bank et FirstRand, sont également actifs dans les opérations de grande envergure. L’enjeu portera donc sur les parts de marché, mais aussi sur les alliances entre établissements locaux et réseaux internationaux.
Les banques nigérianes disposent d’une connaissance des entreprises et des réalités locales. Les groupes étrangers peuvent, de leur côté, mobiliser des investisseurs et des financements transfrontaliers. Des partenariats pourraient réunir ces compétences pour des prêts syndiqués, où plusieurs prêteurs se partagent le financement, ou pour des projets d’infrastructure. À l’inverse, une concurrence accrue pourrait déplacer vers de nouveaux acteurs les commissions liées aux émissions de dette et au conseil.
Pour la CBN, l’arrivée éventuelle de nouveaux établissements implique de contrôler leur capital, leur gouvernance et leurs risques. La localisation des prêts sera également importante : un financement accordé à une entreprise nigériane depuis une entité étrangère n’a pas les mêmes effets sur le crédit domestique qu’un prêt inscrit au bilan d’une banque agréée dans le pays.
Un signal ouest-africain à confirmer dans les actes
Le Nigeria, dont la capitale est Abuja, pèse dans l’espace de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), l’organisation régionale qui favorise la coopération entre ses membres. Une présence bancaire plus forte à Lagos pourrait faciliter les transactions d’entreprises opérant au-delà des frontières nigérianes. Mais les projets évoqués ne constituent pas, à eux seuls, une intégration financière régionale : celle-ci dépend aussi des règles, des infrastructures de paiement et de la coopération entre superviseurs.
Le contraste entre retraits de certains groupes internationaux et intérêt renouvelé pour le Nigeria révèle surtout un repositionnement sélectif. Les banques évaluent les marchés selon leurs perspectives de revenus, leurs risques et les conditions réglementaires. Pour les Nigérians, le test sera moins le nombre d’annonces que l’effet concret sur le coût et la disponibilité du financement, au-delà des plus grands emprunteurs.
Les prochaines étapes sont donc précises : la décision de la CBN sur la demande de JPMorgan, le choix final d’Absa et les modalités de capitalisation de ces activités. Tant que ces éléments ne sont pas connus, il est trop tôt pour conclure que ces projets compenseront le retrait d’autres banques ou élargiront largement l’accès au crédit.
Pour le suivi de ces projets, les précisions sur le calendrier envisagé par JPMorgan, les déclarations d’Absa sur l’option d’une licence nigériane et la description officielle des activités actuelles d’Absa au Nigeria apportent des éléments complémentaires. Le compte rendu du Financial Reporting Council sur la rencontre avec JPMorgan documente, lui, la présence locale de la banque.