La santé ne se joue pas seulement dans les hôpitaux. L’accès à l’école, la stabilité des financements et la prévention pèseront aussi sur la vie des générations futures. Pour l’Afrique subsaharienne, ces leviers prennent une importance particulière : la région serait la plus exposée si l’aide internationale destinée à la santé reculait fortement.
Cette vulnérabilité n’est pas une fatalité. Elle met plutôt en lumière un choix politique : comment bâtir des services de santé capables de fonctionner dans la durée, y compris lorsque les priorités des bailleurs changent ?
Une cartographie des risques, pas une prédiction
Présentée le dimanche 11 octobre 2026 lors du World Health Summit à Berlin, une commission du Lancet a retenu 17 menaces susceptibles d’affecter la santé humaine d’ici à 2100. Les experts ont mobilisé des projections de l’Institute for Health Metrics and Evaluation (IHME), qui portent sur 204 pays et territoires. La rencontre et la méthode sont décrites par le programme du World Health Summit.
La liste dépasse largement les maladies. Elle comprend notamment les pandémies naturelles, la résistance aux antimicrobiens, la pollution de l’air, le changement climatique, la malnutrition infantile, l’obésité, l’hypertension, la santé mentale, le tabagisme, l’alcool, les conflits armés, les inégalités de revenus, le faible niveau d’éducation et le recul de l’aide à la santé. Deux risques — un conflit nucléaire et un usage malveillant de l’intelligence artificielle — sont étudiés pour leur potentiel d’extinction humaine. Leur probabilité et leurs effets restent particulièrement incertains.
La commission compare, pour chaque menace, des scénarios plausibles favorables et défavorables sur la période 2025-2100. L’écart représente les années de vie en bonne santé qui pourraient être préservées par des réponses adaptées. L’indicateur, le DALY, additionne les années perdues à cause d’un décès prématuré et celles vécues avec une maladie ou une incapacité. Il ne s’agit donc ni d’une prédiction certaine ni d’un classement universel : les résultats varient selon les pays et les hypothèses retenues.
École, revenus et continuité des soins
Pour l’Afrique subsaharienne, le chiffre le plus frappant concerne un scénario de fort recul de l’aide internationale à la santé. La commission estime que la région pourrait concentrer environ 70 % des pertes de santé évitables dans cette hypothèse. Ce pourcentage décrit un scénario, et non une évolution déjà observée ou inévitable.
Le risque tient à la fragilité des financements de nombreux programmes. Une baisse rapide des ressources extérieures peut perturber la vaccination, le dépistage, la prévention et le traitement des maladies infectieuses. Les conséquences ne seraient pas les mêmes partout : les structures urbaines, parfois mieux équipées, et les centres de santé ruraux ne disposent pas des mêmes marges de manœuvre. Les ménages qui paient directement une part importante des soins pourraient aussi ressentir plus vite les ruptures de service.
La réponse ne consiste pas simplement à remplacer un bailleur par un autre. Elle suppose des budgets nationaux prévisibles, des équipes de santé publique, des chaînes d’approvisionnement fiables et des systèmes de surveillance durables. Les partenaires extérieurs peuvent soutenir ces capacités, mais la continuité des services dépend également des choix budgétaires et institutionnels de chaque État.
L’éducation constitue un autre levier central. À l’échelle mondiale, la commission estime que l’amélioration du niveau d’instruction pourrait préserver 16,1 milliards d’années de vie en bonne santé d’ici à 2100. Les bénéfices passent notamment par l’accès à l’information, aux revenus et aux services. L’instruction des filles et des femmes peut aussi améliorer la santé des enfants et réduire leur risque de mortalité. Maintenir les élèves, en particulier les filles, jusqu’au secondaire relève donc aussi d’une politique de santé.
Les inégalités économiques comptent également : la réduction de leurs effets pourrait, selon les projections, préserver 13,8 milliards d’années de vie en bonne santé dans le monde. Ce constat invite à regarder au-delà des établissements médicaux. La qualité du logement, de l’emploi, de l’alimentation et de la protection sociale façonne l’exposition aux risques, notamment pour les populations qui travaillent dans l’économie informelle ou vivent loin des services publics.
Le double défi des maladies chroniques et du climat
La commission souligne aussi le poids croissant des maladies non transmissibles. L’obésité représente, dans les scénarios étudiés, un potentiel de 23,1 milliards d’années de vie en bonne santé préservées grâce à des politiques efficaces. L’hypertension et la mauvaise santé mentale figurent également parmi les risques. Ces enjeux s’ajoutent aux maladies infectieuses : ils appellent des systèmes de soins capables d’assurer à la fois prévention, suivi régulier et prise en charge.
Cette transition sanitaire n’est pas identique dans tous les pays africains. Les besoins diffèrent selon les revenus, l’urbanisation, l’âge de la population et l’accès aux soins. La croissance des maladies chroniques ne rend pas moins nécessaires la vaccination ou la préparation aux épidémies. Au contraire, les services doivent souvent répondre simultanément à plusieurs priorités.
Le climat agit comme un facteur aggravant. Limiter le réchauffement à environ 1,8 °C plutôt qu’à 4,4 °C pourrait éviter, selon l’étude, la perte de 1,89 milliard d’années de vie en bonne santé. La commission chiffre notamment des effets directs comme la chaleur extrême et la pollution de l’air. D’autres conséquences, telles que les déplacements, les pressions sur l’eau et l’insécurité alimentaire, ne sont pas entièrement reflétées dans cette estimation. Dans les pays africains, leurs effets dépendront aussi des infrastructures, des systèmes agricoles et des dispositifs de protection disponibles.
Des choix nationaux, des enjeux régionaux
Le rapport invite les gouvernements à préparer leurs réponses avant les crises, à soutenir la recherche et l’innovation, puis à suivre régulièrement l’évolution des menaces. Une pandémie naturelle pourrait dépasser l’impact du Covid-19, estiment les auteurs, sans que son calendrier ni son ampleur puissent être prédits. Les risques liés à l’intelligence artificielle et au nucléaire reposent, eux, sur des données moins solides que les tendances observées pour des facteurs comme le tabagisme ou la malnutrition.
À l’échelle continentale, la préparation ne peut reposer uniquement sur des plans nationaux isolés. Les maladies, les chaînes d’approvisionnement et les risques climatiques traversent les frontières. L’Union africaine et les communautés économiques régionales peuvent faciliter la coordination, tandis que les États gardent la responsabilité des budgets, des services et des politiques éducatives. Les échanges d’expertise et la surveillance partagée peuvent compléter, sans remplacer, les capacités nationales.
La portée du travail est donc moins de désigner une menace unique que de montrer leurs liens. Une baisse de revenus peut réduire l’accès aux soins ; un parcours scolaire interrompu peut accroître certaines vulnérabilités ; un choc climatique peut mettre sous pression la santé et l’alimentation. La commission rappelle que ses scénarios dépendent des décisions prises aujourd’hui. Pour les pays africains, l’enjeu concret sera de rendre les investissements en santé, éducation et prévention moins sensibles aux à-coups financiers, tout en adaptant les réponses aux réalités de chaque pays.
La méthode et plusieurs de ses limites sont également examinées dans un décryptage des projections et de leur degré d’incertitude. La commission recommande notamment un suivi régulier : les données, les menaces et les marges d’action évolueront au fil du siècle.