Fabriquer une tourelle ou entretenir un navire sur place ne rend pas automatiquement un pays autonome. Mais ces activités peuvent retenir une partie des dépenses de défense dans l’économie nationale, former des techniciens et réduire certains délais d’approvisionnement. Du Maroc à l’Afrique du Sud, plusieurs gouvernements cherchent à transformer leurs achats militaires en capacités industrielles durables.

Des importations qui restent importantes

Le mouvement intervient alors que les achats d’armements majeurs de l’Afrique subsaharienne ont progressé de 13 % en volume entre les périodes 2016-2020 et 2021-2025, selon le dernier bilan du Stockholm International Peace Research Institute. Le chiffre porte sur les grands systèmes d’armes suivis par l’institut, et non sur l’ensemble des équipements de sécurité. Il ne mesure pas non plus les dépenses consacrées aux munitions, aux pièces détachées ou à la maintenance.

À l’échelle du continent, la tendance est contrastée : les importations d’armes majeures ont reculé de 41 % entre ces mêmes périodes. Les États d’Afrique subsaharienne ne représentent que 2,2 % des importations mondiales, mais restent dépendants de fournisseurs étrangers pour de nombreux matériels. Les États-Unis, la Chine, la Russie et la France figurent parmi les principaux fournisseurs recensés par le SIPRI. Ces données rappellent qu’une usine locale ne remplace pas à elle seule les chaînes internationales dont dépendent les armées.

Les stratégies nationales diffèrent. Le Maroc développe des partenariats industriels et des zones dédiées. Le Nigeria mise sur la relance d’un organisme public ancien. L’Afrique du Sud dispose déjà d’entreprises exportatrices. En Égypte, la construction navale et la maintenance illustrent les possibilités — et les limites — du transfert de savoir-faire.

Au Maroc, des partenariats pour fabriquer et apprendre

À Berrechid, dans la région de Casablanca, le Maroc et l’Inde ont inauguré en septembre 2025 une usine de véhicules blindés WhAP 8×8 portée par Tata Advanced Systems. Le projet doit répondre à une commande marocaine et s’inscrit dans une coopération industrielle plus large. Le gouvernement marocain présente cette production comme un moyen de renforcer les compétences et les fournisseurs locaux, mais l’ouverture d’une usine ne renseigne pas encore sur la part réelle des composants fabriqués dans le pays.

Le cadre juridique a été posé par la loi marocaine 10-20 sur les matériels et équipements de défense et de sécurité, promulguée en 2020. En juin 2024, le Conseil des ministres a approuvé la création de deux zones industrielles dédiées. Ces outils visent à attirer des investissements et à encadrer les activités, tout en ouvrant la perspective de ventes à l’exportation.

Une autre étape est annoncée pour mars 2027 : Moroccan Military Industry prévoit alors de livrer ses premières tourelles destinées à des véhicules blindés de l’armée marocaine, selon les déclarations de son directeur général rapportées lors du Marrakech Air Show. L’entreprise prépare aussi une production de munitions à Sidi Yahya, au nord de Rabat. Il s’agit d’échéances annoncées, pas encore de livraisons réalisées. Le suivi devra donc porter sur la mise en service effective, les emplois créés et les achats passés à des entreprises marocaines. L’usine Tata de Berrechid, elle, est présentée par les autorités comme un projet créateur d’emplois directs et indirects.

Du Nigeria à Pretoria, des modèles différents

Au Nigeria, la loi de 2023 sur la Defence Industries Corporation of Nigeria (DICON) entend élargir le rôle de cette entreprise publique, créée en 1964, dans la recherche et la production d’équipements. Le texte prévoit notamment un institut de recherche et de développement technologique. Il cherche également à mobiliser des investissements privés. L’objectif politique est de réduire les importations et la vulnérabilité aux ruptures d’approvisionnement. Mais les résultats dépendront des financements, des commandes publiques, de la capacité industrielle et de la disponibilité de composants produits localement. La loi ne prouve donc pas, à elle seule, que la dépendance aux achats étrangers a déjà diminué.

L’Afrique du Sud offre un exemple plus avancé d’industrie tournée vers l’exportation. Le ministère sud-africain du Commerce a indiqué que les exportations de défense avaient atteint 10,1 milliards de rands en 2025, dont 4,8 milliards pour les munitions. Ces chiffres officiels témoignent d’un débouché économique, mais ils ne disent pas quelle part des revenus bénéficie aux salariés, aux sous-traitants ou aux finances publiques. La situation de groupes comme Denel rappelle aussi qu’une base industrielle exige des commandes régulières et une trésorerie suffisante.

En Égypte, trois des quatre corvettes Gowind commandées à Naval Group ont été construites à Alexandrie dans le cadre d’un transfert de technologie. En décembre 2025, l’entreprise française a annoncé le renouvellement pour cinq ans d’un contrat de soutien et de maintenance de bâtiments de la marine égyptienne. Le dispositif associe le groupe, sa présence locale et la marine égyptienne. Il montre que les retombées industrielles ne se limitent pas à l’assemblage : l’entretien et la formation peuvent prolonger le transfert de compétences. Toutefois, la maintenance de systèmes complexes conserve aussi une dépendance envers le concepteur et ses pièces spécialisées.

Mesurer les retombées, pas seulement les annonces

Pour les budgets publics, l’enjeu est de comparer le coût complet d’une production locale avec celui des importations : investissement initial, formation, composants étrangers, maintenance et modernisation. Un assemblage national peut réduire certains délais sans supprimer les paiements en devises. À l’inverse, une chaîne de fournisseurs locaux peut diffuser les retombées au-delà des seules entreprises de défense, vers la métallurgie, l’électronique, la logistique et la formation technique.

Les effets varient également selon les territoires. Une usine située près de Casablanca, Abuja, Pretoria ou Alexandrie peut concentrer emplois et contrats dans un pôle urbain, sans bénéficier automatiquement aux régions éloignées. La question du contrôle des dépenses publiques et de la transparence des achats reste déterminante : les marchés militaires ne produisent des gains durables que si les capacités créées répondent à des besoins identifiés et peuvent être entretenues dans la durée.

À l’échelle régionale, des producteurs africains pourraient fournir des équipements ou des services à leurs voisins. Mais les marchés restent fragmentés et chaque armée possède ses normes, ses fournisseurs et ses exigences. Les initiatives nationales ne constituent donc pas encore une industrie continentale intégrée. Les échéances concrètes — livraisons marocaines annoncées en 2027, commandes attribuées aux producteurs locaux, exportations et maintenance réalisée sur place — permettront de distinguer les capacités industrielles réelles des ambitions affichées.